La Suisse est assise sur une mine d’or qu’elle n’exploite pas. C’est en résumé les conclusions du Programme national de recherche 56 sur les langues en Suisse, présentées jeudi à Berne. Car la situation de départ n’est pas mauvaise: les Suisses ont des compétences linguistiques supérieures à la moyenne, mais ils rechignent selon les situations à les mobiliser. Professeur au département de sociologie de l’université de Genève et auteur d’un des 26 projets de recherche, Sandro Cattacin, donne quelques recettes pour ce qu’il appelle un multilinguisme en action. - Le Temps: Comment mieux exploiter les compétences linguistiques qui se trouvent en Suisse? - Sandro Cattacin: Il faudrait que la politique évite de s’en mêler et laisse faire la société. Valoriser les langues, ce n’est pas pour la beauté du geste, mais par souci d’efficacité. Ainsi, les villes et les entreprises sont les meilleurs promoteurs du plurilinguisme. Les entreprises, parce que c’est profitable. Et les villes parce qu’elle sont dans une logique de concurrence pour attirer les meilleurs éléments de l’étranger et créent un climat qui permette de vivre dans sa langue.

- Vous avez étudié la communication plurilingue dans trois contextes différents: une école de recrues, l’équipe nationale de foot des espoirs et l’Office fédéral de la statistique. Quelles conclusions en tirez-vous? - Cela fonctionne étonnamment bien. On parle une langue étrangère par besoin, pas par principe. Etre jeté dans le bain est la meilleure manière de pratiquer le multilinguisme. Il n’y a pas de nivellement identitaire. On fait plus attention, on communique plus précisément, on vérifie ses connaissances. Si un instructeur, lors d’une démonstration, confond les termes pour mèche et explosif, comme je l’ai vu à l’armée, il y a tout de suite quelqu’un qui se lève pour corriger. Il y va de l’intérêt général. - Ce modèle ne peut pas fonctionner à l’école, que dire aux élèves qui peinent sur des conjugaisons et des verbes irréguliers? -Tous les enfants devraient pouvoir faire des échanges linguistiques dans d’autres régions de Suisse. On pourrait même envisager qu’au cours des neuf ans de scolarité obligatoire, chaque classe doive passer deux fois trois mois dans une autre partie de la Suisse. De même, on devrait engager plus souvent des personnes qui peuvent enseigner dans leur langue maternelle. La Confédération devrait aider à financer ces coûts, la loi sur l’encouragement des langues l’y autorise. Au niveau universitaire, le programme Erasmus est une véritable machine à faire des multilingues, mais, comme pour la bourgeoisie du 19e siècle qui envoyait ses fils s’immerger à l’étranger, seuls les étudiants des classes les plus élevées en profitent. - Il y a une fondation qui encourage les échanges individuels, mais elle peine à recruter des Romands. Pourquoi? - C’est un réflexe de minoritaires. Les Romands ont peur de se compromettre à apprendre l’allemand dans un climat où les Alémaniques sont les dominants. - Bruno Moretti, un de vos collègues linguistes, a présenté le projet d’un cours intensif de 28 heures d’italien pendant une semaine pour les élèves de 12 à 13 ans. Une manière d’assurer une présence minimale de l’italien à l’école. Pourrait-on envisager de généraliser cette pratique à d’autres langues que les langues nationales? - Bien sûr. Elle se développe déjà dans les entreprises qui encouragent la mobilité de leur personnel. Je connais une maison neuchâteloise qui a envoyé la moitié de ses employés dans un «crash course» en chinois. Ces gens ne se contenteront pas de parler l’anglais avec leur partenaire chinois, mais pourront placer certains termes en chinois au bon moment. L’effet sera certainement très positif. C’est le contraire de l’homogénéisation vers le tout à l’anglais.