Pressions, menaces, instrumentalisation, déclarations ambiguës et contradictoires dans la plus pure tradition libyenne: voilà les principaux ingrédients qui alimentent depuis quelques jours l'affaire «Hannibal Kadhafi», déclenchée le 15 juillet à Genève. La guerre psychologique menée par Tripoli vise à déstabiliser ses adversaires. Et montrer que le clan Kadhafi ne perd pas la face.Les menaces concernant le pétrole et les avoirs bancaires? Dimanche, l'ambassadeur de Suisse en Libye, Daniel von Muralt, a confirmé à l'ATS avoir reçu une note écrite du Ministère des affaires étrangères libyen, où Tripoli démentirait avoir cessé ses livraisons de brut et retiré ses avoirs bancaires. Un document publié sur le site du ministère montre toutefois que la situation est bien plus complexe.

Le «Comité populaire pour les relations étrangères et la coopération internationale» concède qu'il a pris, dans la période du 16 au 17 juillet, «un certain nombre de mesures en vue d'interrompre les services consulaires fournis aux ressortissants suisses». Ceci en réaction à «l'obstruction qui a été faite aux employés du consulat libyen sur sol suisse […] et notamment aux mauvais traitements qu'ils ont subis lorsqu'ils ont tenté de remplir leurs obligations face à l'incident lié à l'arrestation d'un diplomate libyen et sa famille, ainsi que d'autres ressortissants libyens». Le communiqué ne mentionne jamais le nom d'Hannibal, fils du colonel, arrêté avec sa femme pour maltraitance envers deux domestiques.

En gras dans le texte

Le comité évoque ensuite des mesures économiques prises, «dont certaines ont été appliquées avec effet immédiat, et d'autres pas encore». «Parmi ces mesures figurait la suspension des livraisons de pétrole brut et le retrait d'avoirs libyens des banques», spécifie le document. Une fois ces «clarifications» faites, le comité passe aux menaces: si la Suisse, «et en particulier les autorités du canton de Genève» ne permettent pas à un comité spécial indépendant de faire la lumière sur les «motivations réelles» qui se trouvent derrière l'incident du 15 juillet, «la Libye exercera toutes les mesures politiques, diplomatiques et économiques contre la Suisse en vue de défendre sa dignité et celle de ses ressortissants». Une partie qui figure en gras dans le texte. En résumé: tout reste possible.Face aux spéculations véhiculées par certains médias – La Liberté a parlé samedi d'expulsion de tous les Suisses et de volonté de Tripoli de faire fermer l'ambassade –, l'ambassadeur Daniel von Muralt a visiblement voulu calmer le jeu. Mais il s'est exprimé au Matin dimanche et à l'ATS sans en avoir référé à sa hiérarchie, ce qui, selon nos informations, a quelque peu agacé le Département fédéral des affaires étrangères. Comment a-t-il pu, dans un dossier aussi sensible et connaissant le caractère «imprévisible» du clan Kadhafi, parler d'une sortie de crise prochaine? A Berne, le DFAE refuse de commenter ses déclarations.

Faire durer les crises

A ces problèmes de communication s'ajoute le rôle trouble de Tamoil Suisse, propriété libyenne. C'est son porte-parole, Laurent Paoliello, qui a le premier parlé de «gel des livraisons de pétrole vers la Suisse», le 8 octobre. Lundi soir, Tamoil précisait dans un communiqué que «bien que la très grande qualité du brut libyen soit la meilleure matière première pour la raffinerie de Collombey, la direction a pris les mesures nécessaires afin d'assurer la bonne marche de ses activités». Un communiqué étrange qui laisse supposer qu'elle va s'approvisionner ailleurs, envoyé par un porte-parole inatteignable depuis plusieurs jours… Tamoil cherche probablement à rassurer ses clients pour éviter qu'ils ne fuient ses stations-service.

Si la Suisse et la Libye «négocient» pour trouver une sortie honorable de la crise pour les deux parties, Tripoli impose ses propres règles et joue sur les informations contradictoires. Tout se joue sous la tente du colonel Kadhafi et de son clan, au gré de leur humeur. Hausser le ton et brandir des menaces pour faire pression ne correspond pas vraiment aux méthodes de la diplomatie suisse.La Libye sait aussi faire durer les crises pour atteindre son but. L'affaire des infirmières bulgares l'a démontré. Concernant l'affaire Hannibal, Tripoli n'obtiendra pas d'excuses officielles. Mais des explications qui pourraient y ressembler. Et, par exemple, l'assurance que si une telle affaire se reproduisait, les faits se dérouleraient peut-être un peu différemment. Et plus discrètement. En attendant, deux Suisses ne peuvent toujours pas quitter le sol libyen.