soupçon de racisme

Le jeu de «l’homme noir» fait débat à Lausanne

Un professeur de l’IMD s’est fâché que son enfant ait joué à «Qui a peur de l’homme noir?» durant un cours de tennis donné à Vidy. Il a alerté ses collègues par courriel, provoquant des réactions outrées de Suisse et de l’étranger. Le club évoque une maladresse

Tous les jeux ne sont pas innocents. C’est en tout cas l’avis de Cyril Bouquet, professeur de management à l’IMD (Institute for Management Development) à Lausanne. A la fin de juillet, il a retiré son enfant au premier jour d’un camp de tennis, après avoir appris que son bambin avait joué à «Qui a peur de l’homme noir?». Dans ce jeu, qui a déjà provoqué la polémique en Suisse, notamment en Valais, les enfants courent pour échapper à une personne nommée «homme noir» ou «homme en noir».

Choqué, ce Canadien, dont le fils est métis, est allé demander des explications au directeur du club, mais il estime avoir été mal reçu. «Au lieu de s’excuser et d’indiquer que cet incident ne se reproduirait plus, le responsable du tennis club de Vidy (en fait, le Tennis Club Stade Lausanne, ndlr) m’a dit que c’était plutôt moi qui avais un problème et qu’il n’y avait aucun racisme dans ce jeu. Des gens sur place ont d’ailleurs pris sa défense.» Furieux, Cyril Bouquet partage le jour même son indignation à travers un courriel qu’il envoie à des amis et à tous ses collègues de l’IMD.

Formes insidieuses de racisme

«Choquant, incroyable, raciste, etc.»: les réponses de soutien fusent, y compris des Etats-Unis. «Il est choquant, sinon, hélas, malheureusement pas surprenant, qu’en 2014 de telles formes insidieuses de racisme susceptibles d’influencer les esprits d’enfants existent encore», écrit Jean-Pierre Lehmann, professeur en politique internationale à l’IMD, qui suggère l’idée d’une pétition à l’encontre du club. «A priori, ce jeu de l’«homme noir» peut sembler inoffensif, précise ce docteur, mais il doit être compris dans un contexte plus large, celui de la longue oppression des Noirs par les Blancs […], sans mentionner la montée des partis néofascistes en Europe.»

Professeure au département d’allemand de l’Université de Pittsburgh, Beverly Harris-Schenz, une connaissance afro-américaine de Cyril Bouquet, le félicite de s’être positionné et d’avoir soulevé une discussion autour de ce jeu. «J’ai souvent rencontré ce genre de Schwarzweissmalerei (des récits manichéens) dans la culture occidentale, écrit cette spécialiste en littérature enfantine allemande, y compris dans la Bible et dans la littérature médiévale, où le blanc est associé à la pureté et le noir au mal, ce qui peut ensuite facilement être étendu à des catégories raciales. Honnêtement, je pensais que ce genre de clichés avait disparu depuis longtemps.» Une autre collègue de Cyril Bouquet rappelle ­l’existence auparavant en Suisse des «Têtes de nègres», «nom qui apparemment ne gênait pas les gens […]».

Un ramoneur

Certains e-mails sont plus nuancés. Un professeur de Harvard juge que la Suisse, n’ayant pas eu de colonies, «n’est pas à même de comprendre que la race est une question coloniale et donc un problème de classe». Madeleine Hediger, spécialiste en e-apprentissage à l’IMD, se rappelle avoir joué à «Qui a peur de l’homme noir?» et mentionne que, dans son esprit, «celui-ci était un ramoneur, ou quelqu’un d’habillé en noir tout simplement, car à (son) époque, il y avait très peu de Noirs en Suisse».

Gênée par ces critiques à peine voilées contre la Suisse et l’attaque virulente contre le club lausannois, une collègue de Cyril Bouquet a réagi à travers un e-mail circulaire qui tente de tempérer les choses. «C’est un très vieux jeu, auquel j’ai d’ailleurs joué dans les années 80, écrit-elle. L’homme en noir est quelqu’un d’habillé en noir, et pas un homme de couleur noire […]. Cela n’empêche pas que le professeur de tennis aurait dû expliquer ces choses et aussi s’excuser, et qu’il existe effectivement des problèmes de racisme dans ce pays.»

Une maladresse

Au Tennis Club Stade Lausanne, qui propose des camps de tennis pour les enfants à 300 francs la semaine, on évoque plutôt une maladresse des moniteurs et une discussion qui aurait tourné court avec l’intéressé. «Ce jeu existe depuis des lustres et les étudiants l’ont mené sans mauvaise intention, raison pour laquelle je n’ai pas jugé utile de m’excuser, réagit Bertrand Niklès, directeur. Ce Monsieur a eu raison de souligner la chose, car je reconnais que le titre du jeu est maladroit. En revanche, je récuse les accusations de racisme.»

Responsable des juniors, Pierre-André Blondel assure que des directives ont été données au sujet de ce jeu depuis «deux ou trois ans». L’adjectif noir doit être évité. Il est remplacé par d’autres noms, comme loup, épervier ou tennisman, selon le club. Ce serait, indique Pierre-André Blondel, les enfants eux-mêmes qui auraient spontanément dévié d’un «qui a peur du tennisman», proposé par les moniteurs, à «qui a peur de l’homme noir, qui est effectivement épouvantable». Et de citer le cas de deux professeurs noirs du club, «qui, enfants, ont joué à ce jeu, sans jamais y avoir vu de problème».

Le directeur de l’école (qui, petit, a aussi pratiqué ce jeu) indique avoir remboursé Cyril Bouquet. Il regrette «que l’enfant en question n’ait pas pu profiter de sa semaine de tennis».

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