Pour Bruno Zuppiger, hier candidat au Conseil fédéral, ce jeudi aura été le jour de la honte, l’aveu public d’un mensonge, et la fin de sa carrière politique. Pour l’UDC, ce fut une journée dramatique. La journée des dupes; en l’occurrence ses propres dirigeants trop naïfs. Afin de sauver la face, le groupe UDC a été contraint d’aller rechercher celui qu’il ne voulait pas il y a trois ans, Hansjörg Walter, fraîchement élu à la présidence du Conseil national. La précipitation des événements aura porté un rude coup à la crédibilité du premier parti de Suisse et accéléré la déstabilisation du système de concordance.

Après Bruno Zuppiger, victime de ses propres appétits et insuffisances, c’est la direction de l’UDC elle-même qui a perdu tout crédit. Et pas n’importe qui: le président du parti Toni Brunner, le chef du groupe Caspar Baader et le grand stratège Christoph Blocher. Ce sont eux qui, avertis des graves accusations de détournement d’héritage portées contre Bruno Zuppiger, ont analysé la situation et conclu que, l’affaire étant juridiquement réglée, les associations désignées comme héritières, en l’occurrence Pro Senectute et la Ligue contre le cancer, ayant été entièrement indemnisées, rien ne s’opposait à une candidature de Bruno Zuppiger à la plus haute fonction du pays.

La direction de l’UDC, sous la pression de trouver très vite un candidat acceptable, n’a pas mis en doute les déclarations de son candidat. Personne ne s’est posé la question de savoir qui avait signé l’ordre de virement du compte de la défunte vers celui de Bruno Zuppiger. Or c’était bien le conseiller national zurichois lui-même, comme l’a révélé la Weltwoche, et non un employé comme celui-ci le prétendait.

L’UDC avait pourtant réclamé la démission du conseiller fédéral Samuel Schmid, il y a quelques années, pour n’avoir pas été plus curieux sur les antécédents de son chef de l’armée, Roland Naef. «Nous avons fait une erreur de jugement», ont répété à plusieurs reprises Toni Brunner et Caspar Baader. Avec Christoph Blocher, ils misaient sur le fait que rien ne sortirait dans la presse. Mais, malgré les dégâts d’image provoqués pour leur parti, aucun d’eux n’a jugé nécessaire d’en tirer des conséquences personnelles en remettant son mandat. «Nous avons fait ce que nous pensions devoir faire dans un laps de temps très court», s’est justifié Caspar Baader.

Christoph Blocher est dépassé. Il semble avoir perdu la main et le flair, lui qui passait pour le stratège du parti. Il tentait il y a trois semaines encore d’imposer une ligne dure au parti, allant jusqu’au retrait d’Ueli Maurer du Conseil fédéral, si l’Assemblée refusait un deuxième siège à l’UDC. Aujour­d’hui, les dirigeants scandent «concordance, concordance» et renoncent à attaquer le siège radical. Ils semblent même se résoudre à ne disposer que d’un seul représentant au Conseil fédéral.

Après ces péripéties qui jettent le doute sur les compétences de sa direction, les chances de l’UDC de récupérer son deuxième siège sont réduites à peu. «Nous n’avons plus aucune raison de faire confiance à l’UDC, cette façon de cacher les faits à son propre groupe sur une question éthique est inquiétante», analyse un dirigeant démocrate-chrétien. Pour le président du PS Christian Levrat, qui boit du petit-lait, l’affaire devrait n’avoir aucune influence sur le choix du PS, décidé à soutenir Eveline Widmer-Schlumpf. «Seule la décision de l’UDC de s’attaquer, le cas échéant, à un siège radical nous inciterait à soutenir leur candidat», disait-il jeudi.

Du côté radical, on affichait un air navré face aux difficultés d’un allié et à la perspective de ne pas pouvoir constituer une majorité de droite au Conseil fédéral. Mais le soulagement dominait. Le siège de Johann Schneider-Ammann est pratiquement sauvé.

Sur le plan institutionnel, l’affaire Zuppiger aura contribué à accélérer encore l’instabilité du système de gouvernement. Depuis décembre 2007 et la non-réélection de Christoph Blocher, plus aucun parti ne peut prétendre à un renouvellement automatique de ses mandats exécutifs comme par le passé. Les règles ont perdu de leur évidence, les transgressions se font plus fréquentes, les alliances ne vont plus de soi, relève le politologue Oscar Mazzoleni dans son livre La formule magique. Aux crises toujours plus rapides provoquées par la transformation des rapports de force entre partis, au durcissement de la politique s’ajoute désormais l’incertitude autour des candidats. «Les exigences sur la personnalité des candidats, l’accélération du temps de décision aggravent l’instabilité du système», note le président du groupe PDC, Urs Schwaller. Le système de concordance est entré dans le temps de l’incertitude. Même s’il reste d’une étonnante stabilité dans le paysage européen.