Chez les frontistes d’à côté

A quelques jours du deuxième tour de l’élection présidentielle, «Le Temps» arpente les fiefs du Front national en France voisine.

Premier épisode: Dans le Chablais français, en ces vallées où le FN fait abondance de voix

Second épisode: A Cluses, dans la vallée de l'Arve, un dialogue de sourd entre les populations

Troisième épisode: A La Burbanche, «je suis un maire frontiste, c’est-à-dire sérieux et pas gaspilleur»

Quatrième épisode: «Voter FN pour mettre un coup de pied dans la fourmilière»

Cinquième épisode: Dans le Doubs «privilégié», incompréhension face à la percée du FN

Ils ont 25 ans et se retrouvent le soir dans le bar du coin, à Oberdorf, un petit village du sud de l’Alsace à quelques kilomètres de la frontière suisse. François*, mécanicien, a déposé un bulletin pour le candidat de la gauche radicale Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle, le 23 avril. Daniel *, logisticien au chômage, a choisi la candidate d’extrême droite, Marine Le Pen. Deux votes rivaux, mais une méfiance identique à l’égard de l’Europe, le même diagnostic sur «la France qui va de plus en plus mal», une peur partagée de la mondialisation. Ils espèrent une sortie de l’UE, le retour au franc «pour dynamiser les exportations», la préférence nationale.

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Dire que les Français doivent passer en premier, c’est raciste?

Aux yeux de ces jeunes tous deux issus d’un milieu modeste, l’Europe n’est pas synonyme de paix, de prospérité, d’échanges Erasmus et d’opportunités. L’UE, c’est immigration, délocalisation, dumping salarial sur un marché de l’emploi perçu comme excessivement concurrentiel. «Macron, il veut encore plus de libéralisme, encore plus de profit, encore plus de concurrence. C’est trop», dit François*, qui s’abstiendra dimanche. «Je ne pourrai pas voter Le Pen, elle est raciste.» Son ami hausse les épaules: «Dire que les Français doivent passer en premier, c’est raciste?»

Division entre zones rurales et urbaines

S’il n’y avait pas les maisons alsaciennes colorées aux poutres apparentes, on pourrait se croire dans la campagne suisse. Villas individuelles proprettes aux jardinets tondus de près, petites places de jeux, arrêts de bus et passages piétons soigneusement balisés. Dans cette région du Haut-Rhin appelée Sundgau, plutôt tranquille et cossue, les thèmes anti-européens du FN ont porté. Les habitants ont voté pour Marine Le Pen à 27,8% lors du premier tour le 23 avril (21,3% au niveau national).

Un résultat qui interpelle, alors que le «Grand Est» (Alsace, Lorraine, Champagne et Ardenne), entouré de quatre pays, doit une large part de sa prospérité au travail frontalier. Chaque jour, 160 000 personnes partent travailler en Suisse (36 100), en Allemagne, au Luxembourg ou en Belgique, selon les données de l’institut Insee de 2012. La carte du vote montre toutefois une division entre zones rurales et urbaines: dans les villes de Colmar et Mulhouse, c’est le candidat d’En marche!, Emmanuel Macron, qui obtient les meilleurs scores.

«La famille avant tout»

A 17 ans, Emmanuel, habitant du village de Waldighoffen, n’a jamais voté, mais il est intarissable sur le sujet. Etudiant au lycée, il parle trois langues, lit Le Monde, arbitre des matches de football, joue au tennis et rêve de devenir ophtalmologue. Plutôt le profil premier de classe cosmopolite. Mais celui qui préférait le candidat déchu des Républicains François Fillon sait déjà pour qui il pencherait au second tour: Marine Le Pen. «L’Alsace est une région forte, mais nous sommes en train de nous faire affaiblir par le reste de la France. Je trouverais bien d’avoir notre propre monnaie, comme vous les Suisses.»

Voir notre chronologie: Front national, du groupuscule d’extrême droite aux portes de l’Elysée

Chez Emmanuel, l’orientation politique est aussi une affaire de famille – son père votera Le Pen – et de religion: issu d’un milieu chrétien évangélique, il va à l’église tous les dimanches et désapprouve les idées du candidat d’En marche! sur les questions de société: la gestation pour autrui, la procréation médicalement assistée, le mariage pour tous, Emmanuel est contre. Quant à la solidarité chrétienne, elle doit «d’abord aller aux Français. C’est la famille avant tout. Lorsque la France ira bien, nous pourrons accueillir des réfugiés syriens.» Il tient à le dire: «Son père, Jean-Marie, nous n’aurions jamais été pour. Marine, elle, est très différente.»

Ma grand-mère ne comprend pas pourquoi je vote Le Pen

Quand on a 20-30 ans, dans cette région traditionnellement ancrée à droite qui longe la frontière avec la Suisse d’Altkirch à Saint-Louis, voter pour le Front national n’est pas rare et encore moins tabou. Ce constat glace le sang des «anciens», qui ont vécu la guerre. «Ils sont trop jeunes pour se souvenir», se désolent-ils. C’est ce qu’entend Cyril, 30 ans, lorsqu’il rend visite à sa grand-mère. «Elle ne comprend pas pourquoi je vote FN. Elle a peur que si l’extrême droite arrive au pouvoir, une nouvelle guerre éclate. Je lui dis que ça n’arrivera pas. Marine Le Pen n’aura pas tous les pouvoirs», dit le jeune homme. Le même argument est brandi pour balayer le spectre d’une éventuelle sortie de l’UE, dans cette région si dépendante de ses voisins: «Elle ne pourra pas appliquer toutes ses idées sur l’Europe.»

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Veste noire, barbe sculptée, Cyril a grandi à Ferrette, qu’il quitte rarement, hormis pour des virées à Mulhouse ou à Bâle, où il espère bientôt entrer dans un groupe de fanfare. Fonctionnaire employé au département pour l’entretien des routes, il a toujours voté pour le FN et le dit sans ambages, sur le ton de la provocation: «Ici, nous sommes racistes. Le patron du restaurant du village, il ne laisse pas entrer les Arabes. Moi, je suis contre ceux qui viennent d’un autre pays pour profiter du système français.» Parmi les quelques amis réunis autour de lui, personne ne réagit. Dans ce village de 800 âmes où tout le monde se connaît, on a l’habitude de cette rengaine, quand on ne la partage pas.


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