Histoire

Ces jeunes Fribourgeoises parties jusqu’en Sibérie

Gouvernantes, enseignantes, bonnes, dames de compagnie: jusqu’au début du XXe siècle, des centaines de jeunes filles ont quitté Fribourg pour l’Europe de l’Est. Ces destins sortent aujourd’hui de l’ombre

Dans la riche histoire de la migration des Helvètes, il n’y a pas que les hommes à s’être exilés pour fuir la misère ou tenter de faire fortune dans des contrées lointaines. Dans un ouvrage présenté ce vendredi à Fribourg, l’historienne Anne-Sibylle de Weck Roduit évoque le destin de très nombreuses jeunes femmes qui ont quitté leur famille pour la Prusse, l’Autriche-Hongrie ou encore la Russie d’avant la révolution de 1917.

Engagées comme gouvernantes, institutrices ou bonnes d’enfants, elles ont connu des fortunes diverses. Leur parcours méritait d’être raconté. Partir seule, sans parler de langues étrangères, pour se retrouver en charge de turbulents enfants dans un pays d’une autre culture et aux hivers rudes, demande un certain courage.

Le destin des sœurs Morard

Prenez les sœurs Morard. Emilie a 16 ans en 1859 lorsqu’elle quitte sa famille bulloise pour la Pologne autrichienne. Elle séjourne dans différents foyers et ne rentre au pays qu’après un long exil de 34 ans. Marie suit son chemin à quelques années d’intervalle. Elle a alors 18 ans. Après l’Allemagne, elle séjourne à Saint-Pétersbourg, puis rejoint la famille du gouverneur d’Oufa (Oural). On la retrouve ensuite à Kertch, en Crimée où elle parvient à être engagée comme institutrice à l’Institut pour jeunes filles. «Grâce à la correspondance que nous avons retrouvée, nous comprenons que d’un côté, elles rêvent de retrouver leur verte Gruyère. De l’autre, elles sont exaspérées des pressions familiales. On leur reproche leur absence, on leur demande de l’argent. Marie surtout profite de la vie. Institutrice, elle est très indépendante et craint de ne pas trouver un statut aussi confortable dans le canton de Fribourg», explique Anne-Sibylle de Weck Roduit.

Jusqu’en Sibérie

Autre passionnant destin: celui d’Olympe Rittener qui, en 1883, a pris le train à Payerne pour se rendre en Sibérie. Le voyage dure plus d’un mois, dans des conditions rudimentaires. Elle s’en contente. Lorsqu’on lui a demandé dans quelle région du monde elle voulait être employée, n’a-t-elle pas répondu: «le plus loin possible». Engagée par la famille d’un riche propriétaire de mines d’or, elle s’intègre très vite et s’enthousiasme pour tout ce qu’elle découvre.

L’historienne recense 1680 Fribourgeoises, parties travailler à l’étranger entre 1860 et 1914, dont près de la moitié en Russie. Cela s’explique. Fribourg est un canton pauvre, à vocation agricole. Les filles des villes ont peu d’opportunités de gagner leur vie, alors même qu’elles ont reçu une éducation. Les migrantes ne sont donc pas des miséreuses. Elles se situent essentiellement dans une catégorie intermédiaire.

Filles d’artisans, de commerçants, beaucoup d’entre elles sortent de l’Ecole secondaire de Jolimont, qui forme des institutrices. Mais comme on leur préfère des religieuses ou des instituteurs, elles peinent à trouver un poste. Certaines ne finissent d’ailleurs pas leur formation, attirées par les promesses d’un avenir bien meilleur en Russie ou encouragées par leurs parents qui comptent recevoir une partie de ce salaire. Anne-Sybille de Weck Roduit note que l’expérience attire également certaines femmes au statut social peu enviable à l’époque, comme les veuves, les orphelines, les mères célibataires ou les enfants illégitimes. De même, des filles cherchent à se soustraire à l’autorité parentale.

Le français est à la mode

Et elles trouvent sans trop de peine à se placer. La Russie des tsars affectionne particulièrement les jeunes filles romandes. L’attrait de la langue française, la bonne réputation des Suissesses sont des atouts qui favorisent leur engagement. Cette renommée est probablement liée au Vaudois Laharpe, précepteur des petits-fils de Catherine II. Petites annonces dans la presse, agences de placement, bouche-à-oreille permettent aux Suissesses de trouver facilement des postes. A noter que Vaud, Genève ou encore Neuchâtel ont connu un exode similaire.

Les récits des séjours de ces jeunes filles sont rares. Quelques correspondances ou encore les archives consulaires, permettent cependant d’avoir un aperçu de leur quotidien. On s’en doute, ces exilées sont essentiellement recrutées par la classe supérieure de la population. Quelques Fribourgeoises fréquentent même la grande société.

Du bordeaux tous les jours

Marie-Louise Duruz et Anna de Vevey-Volmar sont au service de la grande-duchesse Xénia-Fédéorovna, sœur de l’empereur. Anna Schwab est engagée par le général Todleben, le stratège des stars Nicolas I et Alexandre II. Toutes découvrent un luxe qu’elles n’avaient pas imaginé. Les demeures sont spacieuses, les voyages fréquents, le personnel nombreux. En Sibérie, Olympe Rittener confie boire «tous les jours son petit verre de bordeaux ou de château-yquem».

Mais ce n’est malheureusement pas le cas pour toutes ces jeunes femmes. Et de loin pas. Pour Anne-Sibylle de Weck Roduit, «la majorité n’a pas été si heureuse». Certaines expatriées endurent même un véritable calvaire. En cause: une certaine naïveté de leur part. De nombreuses jeunes filles ne sont ni formées ni suffisamment préparées pour vivre cette expérience. Des parents peu scrupuleux, pressés d’avoir une bouche en moins à nourrir et avides de toucher une partie des gains, ferment les yeux sur les conditions de départ. Des agences de placement abusent de cette situation et utilisent des méthodes de recrutement proche de la traite des femmes. Les employeurs ne sont pas tous des saints. La maltraitance est courante, et même admise. Exemple d’une jeune fille, engagée initialement comme bonne auprès de trois enfants, et qui se retrouve avec huit bambins en plus des tâches ménagères.

La fin de l’eldorado

Les événements politiques de 1914 précipitent le retour en Suisse des jeunes Suissesses. Il n’y a plus d’emplois pour elles. Pour des raisons économiques. Mais l’attrait pour la langue française diminue également. En Russie, la guerre et surtout la révolution changent la donne. Certaines tentent de se reconvertir en fermière, infirmière, secrétaire. Marie-Louise Duruz soigne dans les hôpitaux russes les soldats blessés au combat. Marie-Denise Meuwly est arrêtée par les bolcheviks, qui voient en elle une contre-révolutionnaire. Des rapatriements sont organisés. Certaines y laissent leurs biens. Et c’est le retour à la case départ.

A lire: «Mademoiselle», Anne-Sibylle de Weck Roduit, Ed. Société d’histoire du canton de Fribourg


Les enfants aussi

Imaginez, une petite fille sourde, avec des problèmes d’élocution, perdue en gare de Vienne avec une seule indication intelligible: «Je vais à Autriche-Hongrie.» L’historienne Anne-Sibylle de Weck Roduit raconte aussi, dans son ouvrage sur les Fribourgeoises exilées en Prusse, Autriche-Hongrie et Russie entre 1860 et 1914, que de nombreux enfants ont aussi pris la route à cette époque. Elle en a recensé une quarantaine, essentiellement employés en Hongrie. Certains âgés de 6 ou 7 ans.

«En Hongrie, on distribuait facilement des titres de noblesse. Les personnes qui les recevaient n’étaient pas forcément riches mais elles se devaient d’avoir du personnel», explique l’auteur. Dans l’impossibilité financière de rétribuer une gouvernante suisse ou une institutrice, elles faisaient appel à des enfants pour jouer avec les leurs. Un enfant de compagnie venant de Suisse était ainsi un bon moyen pour converser en français.

Anne-Sibylle de Weck Roduit note cependant que ces enfants-jouets étaient loin d’être considérés comme des petits princes. «Ils vivaient en marge de la famille d’accueil, ne recevaient aucune éducation et étaient renvoyés dès qu’ils devenaient trop vieux».

Des nombreuses femmes étaient également encore mineures au moment du départ. A noter que les autorités s’en souciaient fort peu. D’autres cantons romands, concernés par cet exode, ont réagi. Moins pour protéger leurs ressortissants que pour retenir sur leur territoire ces forces vives. «Le gouvernement fribourgeois, lui, n’a pas brillé», constate l’historienne. Pire, les orphelines sont même encouragées à partir afin de ne plus être à la charge des communes.

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