Dialogue entre juifs et musulmans pour mieux combattre les préjugés

Religions Les jeunes juifs participent à une formation pour intervenir dans les écoles romandes

Tout doucement, la voix sur un fil, avec mille préventions et excuses, ils ont dit les mots que l’inconscient associe aux musulmans: burqa, djihad, violence, Arabes, barbus, soumission, coupeurs de têtes, voile, Palestine… Devant ces jeunes juifs âgés de 15 à 20 ans et le grand rabbin de Genève, Izhak Dayan, deux musulmanes. Lamya Hennache, d’origine marocaine, et Mariann Halasy-Nagy Liratni, d’origine hongroise et convertie. L’une couverte et l’autre pas. L’une féministe et l’autre moins. Accueillantes l’une et l’autre, encourageant l’expression, dût-elle paraître blessante, pour ce face-à-face pas comme les autres. Un dialogue entre jeunes juifs et musulmans pour se débarrasser des préjugés, reconnaître les similitudes une fois biffées les récupérations politiques, partager les sentiments propres aux minorités. Connaître et se reconnaître, avec ou sans voile et kippa.

Franc-parler des élèves

C’était l’audacieux objectif de ce séminaire, tenu jeudi dernier à Genève dans le cadre du projet Likrat dialogue et leadership lancé par la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI): une semaine d’ateliers divers pour préparer des juifs engagés à partir à la rencontre d’élèves de différentes religions dans le cadre scolaire, afin de répondre aux questions concernant le judaïsme et de désamorcer l’antisémitisme. Ce programme, qui existe depuis presque dix ans en Suisse alémanique, a cet été gagné la Suisse romande.

«Le but de cette formation est de donner des outils à nos jeunes pour répondre à toutes les questions qu’ils se verront poser dans les écoles, explique Julie Beniflah, cheffe de projet Likrat Romandie. A la rentrée, nous allons contacter les écoles romandes pour organiser ce dialogue. Si elles se montrent intéressées, les jeunes de cette première volée iront, deux par deux, à la rencontre des élèves.» Ces jeunes juifs romands ont donc passé la semaine à élargir leurs connaissances du judaïsme et des autres religions, mais aussi à apprendre les bribes de la communication et du leadership avant d’entrer dans le vif du sujet: la classe, ses surprises, ses impertinences, son franc-parler. «On a tous eu des remarques blessantes à l’école, explique un garçon. Je veux donc apprendre à y répondre.»

Expériences similaires

Mais ce jour, les jeunes sont encore loin d’anticiper cette expérience. Après une présentation historique de l’islam, où l’on note qu’ils ont déjà des connaissances remarquables, il est question des rapprochements possibles aux deux religions. Puis, pour insister sur la communauté des vécus, on met en scène. Aux questions de l’animatrice doivent se lever ceux qui répondent par l’affirmative. «Qui a des ancêtres qui ne sont pas nés en Suisse?» Tous les membres du cercle se lèvent. «Qui sait dire quelque chose en arabe?» Tout le monde. «Qui suit les règles de nutrition à la maison?» Tous sauf un. «Qui pratique tous les jours?» Une minorité. «Qui a déjà participé à une fête de Noël?» Beaucoup. «Qui ne s’y est pas senti à l’aise?» Un bon nombre. Le cercle se lève et se rassied, sorte de chorégraphie du partage. Quand les problématiques sont similaires, l’autre devient familier.

Médias responsables

Alors, pourquoi les préjugés négatifs polluent-ils l’inconscient? Les responsables sont tout désignés: «Associer les Arabes et le djihad aux musulmans vient des médias», assurent de concert les musulmanes. Un garçon embraie: «Les médias ne sont pas honnêtes, ce sont eux qui nous poussent aux amalgames.» Puis, l’heure des questions: est-ce qu’il est spécifiquement écrit dans le Coran que l’homme domine la femme? Subit-on des insultes en Suisse lorsqu’on est une femme voilée? Le voile n’est-il qu’un signe religieux ou une marque de respect envers les parents? En s’excusant par avance, un garçon demande l’éclaircissement d’un verset du Coran qui le choque. «Respect», cet atelier porte bien son nom.

Les jeunes juifs en partiront avec le sentiment que plus de choses les rapprochent des musulmans qu’elles ne les opposent. «On s’est débarrassés de certains de nos préjugés, note aussi une fille. On ne faisait pas la différence entre Arabes et musulmans, tout comme les chrétiens ne font pas la différence entre juifs et Israéliens.» Souffrir et faire souffrir au même motif, c’est peut-être ce qui aura le plus frappé les participants. Un regret, peut-être? «Dommage qu’on n’ait pas vraiment parlé du djihad», répond un garçon. Avant de s’attarder sur les mots qui font peur, ils auront donné de la substance à ceux qui rassemblent. Dire encore que parmi des mots violents associés aux musulmans se sont pourtant glissés quelques-uns au goût de miel: musique orientale, tadjine…