«Les jeunes musulmans manquent de modèles»

Religion Montassar BenMrad a repris la présidence de la plus grande fédération des communautés islamiques de Suisse

L’homme d’affaires prône le dialogue, même avec les groupes les plus «sectaires»

Malgré la chaleur étouffante, Montassar BenMrad ne s’est pas défait de sa cravate ni de sa veste de costume sombre. L’homme d’affaires, directeur chez IBM, nous a octroyé son seul créneau libre de la semaine, à 19h. Le scientifique, qui a consacré sa thèse de doctorat à l’EPFL aux débuts de l’hypertexte et collaboré avec le fondateur du web, Tim Berners-Lee, n’est pas venu nous parler d’algorithmes.

Notre rendez-vous porte sur un autre sujet: Montassar BenMrad vient d’être élu à la tête de la Fédération des organisations islamiques de Suisse (FOIS), la plus grande du pays, à la suite du décès de son président, Hisham Maizar. L’homme de 48 ans représente désormais la voix de quelque 150 centres islamiques de Suisse.

Il exerce cette fonction à titre bénévole, à côté d’un agenda professionnel chargé, ponctué de rendez-vous à Lausanne, Zurich, Bâle et Francfort. L’homme d’affaires, né en Tunisie et scolarisé en Allemagne, vient d’achever la période du ramadan, éludant quelques business lunches. Il se fait un point d’honneur à séparer vie professionnelle et engagement religieux.

«Je n’ai pas cherché à devenir président de la FOIS. Plusieurs fédérations m’ont sollicité», précise-t-il. Le manager a posé ses conditions. Celui qui veut renforcer les relations avec la presse a nommé deux porte-parole. Il a pris soin de ne pas communiquer son numéro de téléphone avant que la nouvelle organisation ne soit fonctionnelle. Imprégné d’une certaine culture d’entreprise, il ne cache pas son besoin de structure et de contrôle.

En Suisse romande, ce sera Pascal Gemperli, président de l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM) qui sera chargé de médiatiser la FOIS, créée en 2006, mais encore inconnue du grand public. Son ancien président ne maîtrisait pas le français. Le Conseil central suisse islamique, du converti Nicolas Blancho, lui a ravi cette place de ce côté de la Sarine, grâce à sa communication provocante. «C’est gênant, car ils ne sont pas représentatifs des communautés musulmanes en Suisse. Nous voulons faire entendre la voix du milieu, la voix de la modération», souligne-t-il.

La méthode restera, elle aussi, modérée. Le nouveau président est allergique aux communications tapageuses. Montassar BenMrad est un homme du compromis et de la retenue. C’est ce qui l’a propulsé au rang de président de la fédération qui réunit des communautés d’ethnies, de courants et de nationalités très différentes.

Dès 1993 déjà, il s’est engagé pour l’ouverture de lieux de prière à l’EPFL et a œuvré pour le travail interreligieux. Il a participé à la création de L’Arzillier, Maison du dialogue, en 1998, une époque où l’islam était encore perçu comme une «religion exotique», sourit-il. Il est l’un des fondateurs du groupe Musulmans et chrétiens pour le dialogue et l’amitié (MCDA) en 2001. «Je me suis d’abord engagé pour construire des ponts avec les autres confessions, puis j’ai réalisé qu’il y avait aussi des besoins de communiquer entre nous. Le nombre de centres musulmans avait augmenté en terres vaudoises.» Il a donc contribué à la fondation de l’UVAM en 2004. Deux ans plus tard, il s’est joint à la création du Conseil des religions, une instance consultative au niveau fédéral réunissant les responsables des communautés monothéistes. Il en assure désormais la vice-présidence.

Il regrette ces clivages entre les religions, «alimentés par des motivations politiques plutôt que religieuses». S’il n’a aucune prise sur les «tragédies effarantes» qui se jouent à l’étranger, il mise toujours sur le dialogue pour désamorcer les conflits locaux. «Je veux aller à la rencontre de l’UDC, discuter.» Il ne milite pas pour une reconnaissance formelle immédiate de la communauté musulmane dans le canton de Vaud, qui risquerait d’accroître certaines crispations. «C’est une question de temps, je pense qu’il faut encore dialoguer», note-t-il de son air posé et réfléchi.

Montassar BenMrad dit «conserver une approche modérée de la religion, respectueuse de ses principes et de ses traditions», à l’instar de la fédération qu’il représente. Une faîtière «très conservatrice», juge au contraire certains militants, comme Saïda Keller-Messahli, présidente du Forum pour un islam progressiste. Le nouveau président botte en touche. «Ce serait une erreur de tomber dans le syncrétisme et dans les dérives de certains penseurs qui dénaturent l’Islam. Par exemple, il n’est pas juste de dire que le port du voile ne fait pas partie de la tradition. Tout un chacun est libre de la suivre, ou non. Mais nous ne pouvons pas la nier.»

Certaines voix se sont également élevées pour dénoncer le manque de réaction de la faîtière par rapport aux mosquées noyautées par des groupes radicaux. «Si ces centres sont membres de notre fédération, nous allons immédiatement leur parler. Mais les derniers cas dont j’ai eu connaissance concernaient des centres alémaniques qui ne sont pas affiliés à la FOIS», note-t-il avec prudence.

Un organe de contrôle devrait être créé pour superviser toutes les mosquées en collaboration avec les autorités suisses, estime l’imam Mustafa Memeti, qui prêche à la maison des religions à Berne. Montassar BenMrad se montre sceptique. Il mise sur la responsabilité citoyenne et invoque un risque de délation gratuite. Puis, concède: «Notre fédération argovienne a fait ce choix récemment. Elle a annoncé qu’elle dénoncerait tout acte suspicieux à la police. Mais comment définir les limites, pour ne pas se transformer en Gestapo? Nous dénonçons déjà tout acte répréhensible, dès que nous possédons des éléments factuels. Que faire des suspicions? Est-ce que le fait d’être très pratiquant est un crime?»

De nouveau, le président milite pour le dialogue, y compris avec les groupes sectaires ne faisant pas partie de la FOIS, «pour éviter qu’ils ne se replient sur eux-mêmes». «Je ne crois pas qu’on arrivera à bout de ces mouvements avec des mesures policières. Il faut leur parler. Ils sont parfois plus réceptifs aux arguments religieux qu’à certains articles du code pénal», glisse-t-il.

Le président préfère aussi travailler sur la prévention, la formation. «Les jeunes qui n’ont aucune connaissance de l’islam sont les plus à risque. Les mouvements sectaires peuvent leur faire croire n’importe quoi. Leur donner des bases, des connaissances de la religion, est un bon vaccin.» Il regrette d’ailleurs qu’il n’y ait pas davantage de musulmans socialement intégrés qui servent d’exemple. «Il y a beaucoup d’entrepreneurs ou de cadres qui préfèrent ne pas s’exposer médiatiquement, car ils craignent d’être jugés. Mais la jeunesse a besoin de modèles. C’est nécessaire pour éviter un repli identitaire. Certains jeunes sont sûrs qu’ils n’ont pas trouvé d’emploi, car ils sont musulmans et qu’ils ont été discriminés. Or, chacun peut réussir avec de la bonne volonté. En Suisse, c’est surtout une question de compétences, notamment linguistiques.»

A ce titre, le prospère manager, père de trois enfants dont deux en formation universitaire, s’impose indéniablement comme un modèle.

«La fédération argovienne a annoncé qu’elle dénoncerait tout acte suspicieux à la police»