Des chercheurs de l’université de Lucerne se sont penchés sur le rapport de jeunes musulmans à l'islam, avec comme point de mire cette question: à quelles autorités religieuses se fient-ils? Entre novembre 2014 et janvier 2017, ils se sont entretenus avec 61 individus de 15 à 30 ans, contactés via Facebook ou lors de rassemblements religieux.

La plupart des jeunes interrogés sont issus de familles croyantes mais n’ont pas reçu d’éducation religieuse particulière. La moitié d'entre eux ont réalisé des études supérieures. Une dizaine se disent non pratiquants, tandis que cinq s'inscrivent dans un courant salafiste rigoriste.

L'étude ne porte pas sur le processus de radicalisation mais selon ses auteur, elle peut apporter un éclairage sur cette question: «Nous nous sommes intéressés aux musulmans «normaux», méconnus bien qu'ils soient majoritaires. Une meilleure connaissance de la pratique de la religion permet, par comparaison, de mieux comprendre ses dérives vers l'action violente», explique l'un des auteurs de l'étude, Andreas Tunger-Zanetti.

Le débat politique éveille l'intérêt

Premier constat: le débat politique autour de l’islam en Suisse - la campagne pour l’interdiction des minarets ou les discussions autour de l'interdiction du voile intégral - a poussé beaucoup des jeunes musulmans à s’intéresser de plus près à leur religion. «Face à la critique de l’islam dans le débat public, les musulmans se sentent poussés à s’interroger sur leur identité religieuse et à justifier leur position», écrivent les chercheurs. La mort, la maladie ou une crise existentielle figurent aussi parmi les déclencheurs d’une conversion, précise l’étude, financée par la fondation Mercator Suisse.

L'islam sert de ligne directrices pour certains jeunes en quête de valeurs morales, de pilier émotionnel pour d'autres. Les préceptes religieux peuvent devenir source de conflit interne, lorsqu’il faut concilier les sorties du week-end et l’interdiction de boire de l’alcool ou d’avoir des relations sexuelles. Ou quand une jeune femme décide de porter le foulard, tout en sachant qu'elle pourrait se priver ainsi de certaines opportunités professionnelles. «Les jeunes se voient comme partie intégrante de la société suisse, tout en sachant que les aspects les plus visibles de leur religion les placent dans une situation difficile», souligne Andreas Tunger-Zanetti.

Mais ce qui a surpris les chercheurs lucernois, c’est la diversité des individus ou institutions qui font office d’autorités religieuses aux yeux des jeunes musulmans. Les imams et les prédicateurs sur Internet ne sont qu'une source parmi d'autres, pas la plus importante.

Lorsqu'un jeune se demande s'il peut reporter une prière ou sortir avec une jeune femme non-musulmane, par exemple, il aura tendance à se tourner vers son entourage proche: un ami, un oncle, un blogueur, ou un membre d’une association islamique.  

«Trouver une voie»

A côté des sources de références que sont le Coran, le prophète Mahomet et Dieu, les jeunes citent comme sources d’inspiration des personnalités du monde culturel, un chanteur ou un rappeur musulman. Les noms de Tariq Ramadan, du prédicateur salafiste allemand Pierre Vogel (cité par 15 jeunes alémaniques interrogés), ou du président du conseil central islamique Nicolas Blancho apparaissent aussi comme des figures d’autorité à côté d’une centaine d’autres personnalités musulmanes, mais ils jouent un rôle moins important dans l’orientation religieuse des jeunes pratiquants que le cercle personnel, affirment les auteurs de l’étude.

«Les jeunes musulmans suisses dont les parents ou les grands-parents ont émigré doivent trouver leur propre voie dans la religion, écrivent les chercheurs. Ils ont tendance à se distancer des institutions pour adopter une compréhension plus individuelle de la religion.» Cette distanciation se traduit par l’adoption d’une posture critique à l’égard des pratiques des parents.


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