«Des jeunes qui se radicalisent? Il faut agir tôt»

Sécurité En ville de Berne, un service se soucie des jeunes endoctrinés. Parmi eux, ceux tentés par le djihad

Une structure rare en Suisse. Rencontre avec la responsable, Ester Meier

Il a finalement été maîtrisé avec un pistolet à électrochocs. Nous ­avions rendez-vous, mercredi matin, avec Ester Meier, la responsable de l’Autorité de protection de l’adulte et de l’enfant de la Ville de Berne. Mais lors de notre arrivée, la Predigergasse était bloquée par des voitures de police, des ambulances, et surtout des hommes de l’unité d’élite Gen­tiane, combinaisons noires et visages masqués. Ester Meier s’approche du cordon de sécurité et lance: «Un homme armé d’un poignard est à l’intérieur.»

Elle nous fait entrer dans le bâtiment, par une autre porte. Nous l’attendons dans son bureau: elle est ressortie, pour discuter avec la police. L’homme de 55 ans qui tient les forces de police en haleine souffre de problèmes psychologiques; il s’était déjà présenté la semaine d’avant avec un couteau, alors qu’il venait toucher son argent hebdomadaire. Cette fois, les forces spéciales ont dû le maîtriser avec un taser: le spray au poivre n’a pas suffi.

Des cas marginaux

Après trente minutes, Ester Meier revient. Prête à évoquer, malgré le stress – «c’est bon, l’homme a été évacué» –, le sujet qui nous amène: la radicalisation des jeunes. Car dans son service existe un bureau de consultation pour les jeunes radicalisés, la Beratungsstelle Radikalisierung. Il a été créé il y a dix ans, pour faire face aux mouvances sectaires ou néonazies. «Nous avons aussi dû traiter des cas liés aux hooligans, au Black Block, des jeunes attirés par le PKK, les Tigres tamouls, et maintenant par le djihad.» Nous y sommes.

Ces cas restent marginaux. Ester Meier: «Pour le phénomène du djihad et de l’islam radical, nous avons eu trois signalements depuis novembre dernier. Deux fois, c’étaient des parents inquiets, que nous avons rencontrés. Et une fois, une jeune femme préoccupée par le comportement de son ami: il avait de la «compréhension» pour les attentats de Paris. Elle nous a contactés par e-mail, mais ne nous a ensuite plus jamais répondu.»

Décoder les premiers signaux

La barbe qui pousse, une fréquentation assidue de mosquées, une attitude renfermée, solitaire, avec une présence toujours forte sur Internet: ce sont ce genre de signaux qui inquiètent les proches. Première étape, explique Ester Meier: écouter les parents, cerner les difficultés relationnelles. «Nous essayons ensuite, dans un deuxième temps, d’entrer en contact avec le mineur concerné.» Ces jeunes sont souvent en conflit avec la famille, en mal de repères, parfois à la recherche d’une figure paternelle absente, en plein spleen pubertaire. «Les parents attendent parfois trop de leurs enfants, qui du coup surréagissent, en s’engouffrant dans un autre monde. Pour nous, il est important de faire comprendre aux parents qu’ils ne doivent pas les braquer, ni contribuer à les pousser davantage dans leur isolement. Etre trop répressif peut s’avérer contre-productif. Nous essayons de notre côté de recréer les liens et de faciliter le dialogue.» Cela passe parfois par une tierce personne, dans l’entourage du jeune, qui peut jouer le rôle d’intermédiaire.

Un des mineurs qui ont été signalés au service avait un drapeau de l’Etat islamique dans sa chambre. Ester Meier maintient que le cas n’était «pas préoccupant». «Il n’avait aucune intention de s’immiscer dans le djihad ou de faire le voyage en Syrie», assure-t-elle. Mais qu’advient-il en cas de suspicion grave? Les méthodes des recruteurs djihadistes s’apparentent ­souvent à celles des sectes: endoctrinement en offrant de nouveaux «repères», lavages de cerveaux… Le basculement peut être très rapide. Ester Meier: «Si les craintes s’avèrent fondées et qu’il y a de fortes suspicions de départs, nous conseillons aux familles de faire un signalement aux autorités policières. Généralement, elles le font. Si ce n’est pas le cas, c’est à nous de prendre cette responsabilité.»

Plus le problème est signalé tôt, mieux c’est, insiste-t-elle. «Nous avons généralement de bonnes chances de succès pour éviter des dérives.» Elle insiste: si des personnes d’autres cantons contactent son service, ses collaborateurs sauront s’en occuper et les diriger vers les bonnes personnes.

Un projet de numéro vert

En Suisse, les structures du genre sont rarissimes. Ester Meier cite par exemple infoSekta, à Zurich. On est encore bien loin des programmes de déradicalisation pour djihadistes rentrés de Syrie, comme le projet, contesté, actuellement expérimenté au Danemark, dans la localité de Aarhus.

La Suisse est moins touchée que les pays voisins par le djihad. Mais, signal intéressant, une commission parlementaire vient d’adopter, à une courte majorité, une motion pour charger le Conseil fédéral de mettre en place une ligne téléphonique qui permettrait de signaler les cas de radicalisation. Un peu comme le numéro vert contre le djihad en France. Une hotline qu’Ester Meier ne voit pas forcément d’un mauvais œil: «Le plus important est que les gens préoccupés sachent à qui s’adresser.»

Ester Meier le précise: sur les plus de 600 consultations par année effectuées par son office, seules deux à trois concernent des cas de radicalisation. Des cas qui suscitent en tout cas la curiosité de la nouvelle task force «voyageurs du djihad», qui regroupe plusieurs services fédéraux et les polices cantonales. «Ils viennent nous voir la semaine prochaine», souligne Ester Meier, un brin méfiante.

Ces jeunes sont souvent en conflit avec la famille, en mal de repères, en plein spleen pubertaire