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Quand les jeux d'argent tournent au cauchemar 

Les jeux d’argent détruisent des vies et coûtent plus d’un demi-milliard à la collectivité chaque année. La nouvelle loi sur les jeux d’argent ne devrait toutefois pas augmenter les dotations allouées à la prévention

Gratter un billet de loterie ou jouer en ligne est un loisir socialement accepté, mais quand il devient excessif, le jeu finit par tourner au cauchemar. Problèmes professionnels, dettes, isolement social: rien ne va plus. «C’est la forme d’addiction qui a le plus d’effet sur l’entourage en raison de son impact financier», affirme Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions (GREA).

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Les jeunes hommes impulsifs les plus touchés

En Suisse, on estime à 75 000 le nombre de personnes touchées. Selon le Centre du jeu excessif, rattaché au département de psychiatrie du Centre hospitalier universitaire vaudois (CHUV), on peut trouver des joueurs problématiques ou pathologiques dans toutes les tranches d’âge et toutes les catégories sociales. Il note néanmoins que «l’addiction toucherait plus fréquemment des personnes de sexe masculin, jeunes, avec un statut socio-économique modeste, séparées ou divorcées et présentant des traits impulsifs.»

 

Caritas connaît bien le phénomène en tant qu’organisme d’aide au désendettement. «Nous intervenons au moment où le problème de jeu est réglé ou est en cours de l’être car cela ne sert à rien d’essayer de vider un verre qui continue à se remplir», explique Alexandre Antonin, directeur de Caritas Valais. «Malheureusement, les joueurs espèrent toujours se refaire et ils ne s’adressent à nous que lorsque la situation leur paraît désespérée et qu’ils ont plusieurs centaines de milliers de francs de dettes. Nous traitons une cinquantaine de nouveaux cas par année.»

Les autres joueurs excessifs s’en sortent temporairement grâce au petit crédit ou parce qu’ils vivent à bon compte chez leurs parents, mais ils sont sur le fil du rasoir. D’où le rôle primordial de la prévention, en particulier auprès des jeunes, qui constituent la clientèle cible des jeux sur internet. Or les possibilités de jeu vont se multiplier avec la nouvelle loi. Les casinos pourront désormais proposer des jeux en ligne et les sociétés de loterie offrir de nouvelles formes de paris sportifs. «Cette ouverture constitue un risque supplémentaire pour les jeunes, qui peuvent jouer 24h/24 sur leur téléphone ou leur ordinateur, souligne Alexandre Antonin. Ils apprécient particulièrement une offre de jeu diversifiée.»

Nous sommes dans une logique de compromis. La nouvelle législation a le mérite d’être plus cohérente car les casinos et les loteries seront désormais soumis à des règles similaires

Jean-Félix Savary, secrétaire général du Groupement romand d’études des addictions 

Actuellement, la lutte contre la dépendance repose essentiellement sur les mesures d’exclusion prononcées par les casinos à l’encontre des joueurs pathologiques et sur les programmes de prévention financés grâce à l’instauration d’une taxe de 0,5% prélevée sur le produit brut des jeux de loterie et paris. Instaurée par un concordat intercantonal, cette taxe rapporte environ 4,5 millions de francs par an, redistribués aux cantons. Les Romands en font usage notamment dans le cadre d’un Programme intercantonal de lutte contre la dépendance au jeu. «Cette année, indique le coordinateur Oscar Ruiz, nous avons monté un pavillon didactique appelé à tourner en Suisse romande. Nous promouvons aussi une application téléchargeable qui permet aux joueurs de contrôler le temps passé à jouer ainsi que leurs dépenses.»

Monitoring internet des joueurs problématiques

Avec la nouvelle loi, les sociétés de loterie devront, à l’instar des casinos, repérer les joueurs problématiques. «Sur internet, ce sera probablement lié à un monitoring du comportement des gens, explique Pascal Philipona, membre de la direction de la Commission des loteries et paris (Comlot). Le cas échéant, elles pourront les exclure du jeu en ne les laissant plus accéder à leur compte.» Pour le reste, il estime que la loi ne fait que formaliser des mesures déjà appliquées comme l’autocontrôle. «Si vous avez un compte à la Loterie Romande, vous pouvez fixer des limites de dépenses. Elles sont mêmes obligatoires pour certains jeux.»

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La coalition pour la protection des joueurs, qui réunit les principaux acteurs s’occupant de jeu excessif, aurait souhaité des mesures supplémentaires. Elle voulait élargir aux casinos la taxe actuellement prélevée sur les loteries et elle plaidait pour la constitution d’une commission d’experts indépendants chargée des questions de dépendance. Mais bien qu’elle n’ait pas obtenu gain de cause au parlement, la coalition a décidé de combattre le référendum. «Nous sommes dans une logique de compromis, explique Jean-Félix Savary. La nouvelle législation a le mérite d’être plus cohérente car les casinos et les loteries seront désormais soumis à des règles similaires. Son rejet ne ferait que favoriser les intérêts des grands groupes étrangers du jeu online.»


Le coût social du jeu pathologique

Selon une étude publiée en 2012 par l’Institut de recherche économique de l’Université de Neuchâtel, le jeu excessif (problématique et pathologique) coûte chaque année entre 551 et 648 millions de francs suisses à la collectivité, sous forme de dépenses de santé additionnelles, de diminution des performances au travail et de perte de qualité de vie liée à la santé. Le coût social par joueur pathologique et par année est compris entre 15 000 et 17 000 francs. S’y ajoute le problème des activités illégales. D’après une étude du bureau BASS citée par le GREA, 15% des joueurs qui consultent font l’objet d’une procédure pénale pour abus de confiance, détournement de fonds, escroquerie ou vol d’argent avec effraction. Le coût par joueur est du même ordre que celui d’une personne qui abuse de l’alcool, mais plus élevé que celui d’un fumeur, notent les chercheurs neuchâtelois. Le coût social total du tabagisme (9,9 milliards en 2017) et de l’alcoolisme (6,2 milliards) est cependant très supérieur à celui du jeu excessif car la population concernée est plus élevée.


«L’ensemble du personnel est formé à la détection précoce de la dépendance»

Selon la loi, les casinos suisses sont tenus de disposer de mesures de sécurité à même d’identifier «les personnes susceptibles de devenir dépendantes» et, le cas échéant, de les exclure. Le Casino Barrière Montreux, le plus rentable de Suisse avec 75 millions de francs de produit annuel brut des jeux (différence entre les mises et les gains versés), interdit ainsi plus de 500 personnes par an. Lisiane Schürmann, psychologue spécialiste de la dépendance de l’établissement, décortique cette stratégie.

Le Temps: Comment faire pour détecter un comportement problématique?

Lisiane Schürmann: L’ensemble du personnel du casino est formé à la détection précoce. Serveurs, agents de sécurité, croupiers, barmans, tout le monde est tenu de suivre un cours permettant d’identifier les comportements à risques. Un client qui demande de l’argent à un autre – ou essaie de lui vendre sa montre – une personne qui augmente significativement sa durée de jeu ou ses mises de manière déraisonnable, ces signaux sont consignés, puis remontent aux psychologues, qui les analysent. Tout soupçon de blanchiment d’argent est également surveillé de près, comme lorsqu’un client convertit une grosse somme en jetons et revient la changer presque immédiatement en demandant une attestation de gains.

Une fois la personne repérée, quelles mesures sont prises?

Le casino appréhende l’individu concerné à sa prochaine visite et le convie à un entretien avec l’un de nos psychologues. S’il ne collabore pas, une interdiction automatique est prononcée. Dans le cas contraire, nous lui expliquons tout d’abord la loi, c’est-à-dire que le casino a pour devoir d’exclure quelqu’un d’insolvable ou qui mise sans rapport avec son revenu. Notre service procède ensuite à l’évaluation du cas donné. S’il apparaît que, par son attitude ou des réponses imprécises, la personne donne l’impression de ne pas révéler toute la vérité, elle sera convoquée afin de présenter des preuves financières pour appuyer ses dires lors d’une deuxième rencontre.

N’est-ce pas contradictoire d’être employée par un casino pour faire de la prévention?

Un conflit d’intérêts existe certainement. Toutefois, après onze ans d’expérience sur place, je ne peux qu’affirmer l’importance de notre travail. Les casinos ne sont pas légalement tenus d’avoir des psychologues, mais notre expertise professionnelle est décisive. Elle nous permet de placer le curseur au bon endroit lors des changements de lois, d’évaluer correctement les joueurs problématiques et de les orienter vers les centres de traitement appropriés. En plus d’une décennie de métier, nous avons pu interdire, pour leur propre bien, une quantité non négligeable de personnes.

Propos recueillis par Boris Busslinger.

Dossier
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