La visite de JJ3 en Suisse n'aura duré que dix mois. L'ours est mort, abattu par un garde-faune grison lundi soir dans la région de Thusis. Le jeune mâle de deux ans, qui se nourrissait régulièrement des restes divers qu'il trouvait dans les zones d'habitation, a été considéré comme un danger par les autorités cantonales. En accord avec l'Office fédéral de l'environnement (OFEV) et l'Office grison de la faune, et conformément au Plan Ours, le conseiller d'Etat Stefan Engler a signé vendredi dernier l'arrêt de mort de l'animal.

«Une décision juste»

«Personne ne se réjouit, mais nous sommes convaincus d'avoir fait tout ce qui était en notre pouvoir pour éviter d'en arriver là», a déclaré Stefan Engler devant les médias convoqués mardi à Coire. «Ce n'est pas beau à annoncer, mais la décision était nécessaire et juste», a remarqué pour sa part Reinhard Schnidrig, chef de la section chasse à l'OFEV.

Les organisations de protection des animaux et de l'environnement ont immédiatement protesté. Pour Pro Natura, les règles fédérales ont été appliquées au grand désavantage de l'ours à la première occasion. «Cela est malheureusement de fort mauvais augure pour ses congénères et autres animaux sauvages de retour dans notre pays.» Le WWF regrette également: «Chaque spécimen qui disparaît dans les Alpes accroît le risque de voir les ours s'éteindre une seconde fois dans l'arc alpin.» Sur le site de l'Office du tourisme des Grisons, les réactions négatives affluent. «Quelle honte! Avec mon mari, nous renonçons à nos vacances dans les Grisons», peut-on notamment lire.

Moins de trois ans après la réapparition du premier ours sur le territoire suisse depuis cent ans, comment en est-on arrivé là? Car contrairement aux loups et aux lynx, qui risquent la mort quand ils ont épuisé leur quota de moutons, les plantigrades jouissent d'une plus grande marge de manœuvre. La gestion des ours bruns sur territoire helvétique fait l'objet d'un Plan Ours adopté en été 2006 par l'Office fédéral de l'environnement. Selon ces dispositions, le comportement des plantigrades est classé en trois catégories -farouche, problématique et à risque- la dernière étape entraînant obligatoirement la mise à mort.

Domaine de chasse

Venant du parc naturel du Trentin, JJ3 - troisième de la portée de Jurka (la mère) et Joze (le père) - a passé la frontière en Basse-Engadine en juin 2007. Très aventureux, il a passé le col de la Flüela, où il s'est mis quelques moutons sous la dent, avant de traverser Davos et de redescendre sur la vallée de l'Albula. Depuis, il rayonnait dans une vaste région entre Savognin, Tiefencastel et Lenzerheide, pillant régulièrement ruches, poubelles et compost dans les jardins. Il est alors rangé dans la catégorie des ours problématiques.

En août dernier, dans une opération à la James Bond depuis un hélicoptère, le jeune brun est narcotisé, puis muni d'un collier émetteur. Les gardes-faune peuvent ainsi suivre ses frasques de près, mais surtout, lorsqu'il est pris en flagrant délit, tenter de l'effaroucher avec des balles en caoutchouc et des tirs de pétards. JJ3 comprend ce qu'il veut bien comprendre. Il ne revient pas sur les endroits où il a été importuné. Mais il reste encore tellement de possibilités de se procurer de la nourriture à bon compte! JJ3, qui a hérité ce comportement opportuniste de sa mère (lire ci-contre), a vite compris où il pouvait se servir sans trop d'efforts.

Après une hibernation de courte durée, il se réveille le 20 février, et reprend rapidement ses tournées dans les villages et les alpages. Il est pisté, chaque nuit, par plusieurs gardes-faune. L'album de photos montré par Georg Brosi, le chef de l'Office grison de la chasse, parle de lui-même. Les mesures d'effarouchement ont eu peu d'effets: containers à poubelles renversés, tas de compost éventrés, porte d'un chalet d'alpage enfoncée.

Mauvaises habitudes

En quelques semaines, JJ3 a rendu visite à presque tous les hameaux de sa région d'adoption, s'est promené sur les pistes de ski et s'est même montré en plein jour à une vingtaine de mètres de la véranda d'un hôtel à Savognin. La photo la plus spectaculaire montre l'empreinte de ses traces sur le mur blanc d'une maison: JJ3, le gourmand, a senti le gâteau aux pommes qui refroidissait sur le rebord de la fenêtre, et n'a eu qu'à se dresser pour le faire tomber.

Reinhard Schnidrig le souligne: «JJ3 n'avait pas mis l'homme à son menu. Il était indifférent à la présence des humains. Mais il aurait pu réagir de manière agressive s'il avait été surpris dans un endroit où il ne pouvait pas prendre la fuite, comme dans un garage par exemple.»

Les humains qui ont eu la brillante idée d'appâter l'animal avec des déchets de viande pour pouvoir le prendre en photo ne lui ont pas non plus rendu service. D'ours à problèmes, JJ3 a glissé dans la catégorie d'ours dangereux. Et là, le plan de la Confédération est sans pitié. «Les mesures de rééducation tentées depuis l'automne dernier n'ont pas eu de prise sur lui. Au début avril, la décision a lentement mûri», explique Georg Brosi.

«On aurait pu se demander pourquoi ne pas continuer à vivre avec un ours dans son jardin... Sérieusement, personne ne peut prendre ce risque», ajoute le conseiller d'Etat Stefan Engler. La condamnation est tombée vendredi. Lundi soir, «l'autorité responsable a exécuté cette mission dans la région de Thusis», dit sobrement Georg Brosi. Aucune photo ne sera fournie. JJ3 sera autopsié, puis confié au Musée d'histoire naturelle de Coire pour être empaillé.

Plaintes italiennes

L'Italie a dénoncé le tir de l'ours. Le ministre sortant de l'Environnement, Alfonso Pecoraro Scanio, a critiqué une décision «erronée et irrationnelle», alors que Rome avait offert son aide à la Suisse. Pour le ministre vert, cité par l'agence de presse Ansa, il s'agit d'un acte «très grave». A la conférence de presse, Willy Geiger, sous-directeur de l'OFEV, a pourtant déclaré que le Ministère italien de l'environnement avait fait preuve de compréhension.