Grande interview

Jobst Wagner: «Je ne me bats pas contre Christoph Blocher, mais pour la Suisse»

Peu connu en Suisse romande, le président du conseil d’administration du groupe Rehau est l’une des rares figures de l’économie à sortir du bois pour souligner l’importance pour la Suisse de maintenir la voie bilatérale avec l’UE

Il est d’abord entrepreneur, Jobst Wagner, à la tête d’un groupe spécialisé dans la transformation de polymères dans les domaines du bâtiment et de l’automobile notamment, employant quelque 20 000 collaborateurs sur plus de 170 sites dans le monde. Mais il est aussi un citoyen s’engageant pour une Suisse ouverte au sein de sa Fondation StrategieDialog21 et un mécène de l’art.


Deux ans après l’approbation de l’initiative contre l’immigration de masse, le Conseil fédéral n’a toujours pas trouvé le moyen de la mettre en œuvre. Qu’en déduisez-vous ?

Jobst Wagner : Pour un entrepreneur, l’insécurité juridique qu’a créée cette votation est néfaste. La Suisse et l’UE dialoguent certes, mais beaucoup de choses dépendent de facteurs extérieurs comme le référendum sur le Brexit en Grande-Bretagne ou l’évolution de la crise migratoire. Pour le moment, la situation est très insatisfaisante pour l’économie, d’autant plus qu’elle souffre du franc fort et d’une conjoncture faible. Un jour ou l’autre, nous devrons revoter.


- Quelle est la solution que vous préconisez?

- Elle passe d’abord par le maintien de la voie bilatérale pour mettre fin à cette insécurité juridique. Et ensuite par un accord institutionnel avec l’UE, mais garantissant la souveraineté de la Suisse. Je suis opposé à la proposition de conférer à la Cour européenne de justice un droit de préavis contraignant.

«Notre plus grand partenaire commercial»

- L’UDC et une récente étude de l’économiste Florian Schwab relativisent l’importance de la voie bilatérale avec l’UE. Pourquoi est-il si crucial de la maintenir pour l’économie suisse?

- Cette étude n’est que l’envers de la médaille. Côté face, beaucoup d’arguments militent en faveur des accords bilatéraux, qui assurent l’accès à un grand marché de 505 millions d’habitants. L’UE est notre plus grand partenaire commercial. Nous réalisons avec lui 55 % de nos exportations et même 72 % de nos importations.


- Actuellement, la Suisse n’est plus membre à part entière du programme européen de recherche Horizon 2020. Que se passerait-il si elle ne parvenait pas à retrouver de statut?

- Je serais très inquiet. Il est vrai que la Suisse se porte bien aujourd’hui, mais ignorer les dangers qui la menacent insidieusement serait une grosse erreur. La recherche est un marché globalisé. Dans le secteur de la technique spatiale, nous avons à l’Université de Berne un institut très performant, cela grâce à des chercheurs étrangers, dont un jeune surdoué de 30 ans de Singapour, qui est là pour quatre ans. Nous ne pourrons pas le garder si la Suisse n’est plus membre à part entière d’Horizon 2020.

Un fossé


- La Suisse est une des grandes gagnantes de la globalisation économique. Pourtant, politiquement, elle tend à se refermer sur elle-même. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

- Ce n’est pas pas forcément contradictoire. C’est une conséquence du fossé qui se creuse entre la société civile d’une part, l’économie et la politique d’autre part. En fait, nous devrions faire partie de la même communauté, avec les mêmes intérêts à défendre. Nous devons désormais travailler à réduire ce fossé.


- Est-ce là un des buts de votre Fondation Strategiedialog21 ?

- Tout à fait ! Notre but n’est pas de remplacer les partis, mais d’offrir une plateforme complémentaire de dialogue. Nous réunissons donc tous les acteurs d’un débat afin de réfléchir ensemble, en veillant à ne pas oublier la culture. Voici 25 ans, Friedrich Dürrenmatt avait tenu son fameux discours dans lequel il avait dit des Suisses qu’ils étaient à la fois des prisonniers, mais aussi les geôliers de cette prison. Peut-être avait-il déjà pressenti le danger d’isolation qui nous menace. Il faut aussi des artistes pour provoquer un vrai débat. L’an dernier, l’écrivain Lukas Bärfuss était membre de notre jury récompensant la meilleure idée pour une place économique forte.

- Cette année, vous voulez étendre ce concours à la Suisse romande. Quel en est le thème ?

- C’est un concours qui s’adresse à tous les citoyens. Nous leur demandons de faire des propositions constructives concrètes pour améliorer les échanges entre la Suisse - un acteur économique mondial, mais une enclave politique sur le continent – et l’Europe (aller sur le site wunsch-schloss.ch). Les auteurs des dix meilleures idées seront invités à les présenter devant un public de 150 personnalités du monde politique et économique.

L'engagement de la société civile


- Vous comptez beaucoup sur la société civile pour sortir la Suisse de son impasse européenne. Avez-vous été soulagé au soir du 28 février dernier ?

- Oui, l’engagement de la société civile contre l’initiative de mise en œuvre de l’UDC pour le renvoi des criminels étrangers m’a beaucoup réjoui. Il a montré l’ampleur du potentiel de mobilisation lorsque toutes les forces s’associent. Mais un tel engagement ne se renouvellera pas ainsi sur un simple claquement de doigts. A chaque votation, il faudra se réorganiser en fonction du thème.


- On a beaucoup parlé de vous voici un an, lorsqu’a été lancée l’association Avantage Suisse, dont le but est de sauver la voie bilatérale avec l’UE. Depuis, plus rien. Que s’est-il passé ?

- Notre but était de créer un large mouvement pour montrer à la population que la voie bilatérale avec l’UE est importante. Nous avons provoqué une prise de conscience à cet égard, même si certaines choses ne se sont pas réalisées comme prévu. Je n’aimerais pas trop revenir là-dessus, car je ne suis pas à l’origine de cette initiative. Je pense qu’il faut désormais concentrer les efforts, par exemple dans le cadre de SuccèSuisse (un mouvement d’entrepreneurs comprenant un millier de membres).

- Concrètement, contribuerez-vous à financer une prochaine campagne de votation ?

- Je ne veux pas trop m’avancer tant que la question précise de la votation n’est pas connue. Ce qui est sûr, c’est que je ne m’investirai pas pour l’initiative RASA (« Pour sortir de l’impasse »), qui est un retour à la case zéro sans apporter de solution.


- Selon le magazine « Bilanz », vous êtes l’une des 300 plus grandes fortunes – estimée entre un et deux milliards de francs - de Suisse. Certains ont articulé un montant de plusieurs millions qui pourraient venir de votre part.

- Les bruits qui ont couru sont complètement infondés. Ce sera beaucoup moins.

Pas un rôle d'«anti-Blocher»

- Avez-vous peur d'être trop exposé comme figure de proue d'Avantage Suisse ?

- Non ! Je ne suis pas peureux, croyez-moi. Mais lorsque vous n’êtes pas un professionnel, un tel engagement prend énormément de temps. Je ne suis pas le stratège d’un parti, mais un entrepreneur. De plus, les médias m’ont propulsé dans le rôle d’ « anti-Blocher » qui m’a mis très mal à l’aise. Je ne me bats contre Christoph Blocher, mais pour la Suisse et la voie bilatérale.


- Christoph Blocher est comme vous un entrepreneur à succès. Que pensez-vous du politicien?

- M. Blocher a fait de l’UDC le premier parti de Suisse. Mais sa carrière de conseiller fédéral s’est achevée tragiquement lors de sa non-réélection en décembre 2007. J’ai toujours pensé que ceux qui l’ont évincé ont commis une erreur. En tant que ministre de la Justice, il a fait du très bon travail.


- Pourtant, vous prenez vos distances avec l’UDC lorsqu’elle tente de mythifier la Suisse et son histoire.

- A l’occasion des 80 ans de Rolf Lyssy, l’historien Georg Kohler a consacré un livre aux « faiseurs de Suisse». Il y souligne qu’il est absolument nécessaire de se confronter aux mythes, mais sans en créer de nouveaux, ce qui n’apporte rien. Je considère la Suisse comme un projet qui ne cesse de se développer, avec la participation de tous ses citoyens, qui ont un pouvoir de codécision que l'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le monde. Nous devons donc prendre soin de cette culture politique. Avec des mythes, on peut certes exploiter les émotions des gens, mais on ne résout aucun problème.

Eviter toute arrogance


- Vous venez d’une famille d’entrepreneurs. Quelle éducation avez-vous reçue?

- Une éducation très terre à terre, un peu calviniste. Mon père m’a demandé de faire mes preuves en partant de la base pour grimper les échelons peu à peu. Il m’a inculqué quelques principes tout simples : ne pas dépenser plus que ce qu’on gagne, rester courtois avec tous les employés, y compris le concierge, éviter toute arrogance. Ce sont des valeurs auxquelles nous les entrepreneurs devons prêter plus d’attention.


- Vous avez énormément voyagé. Quelles sont vos racines ?

- Je suis né en Allemagne. Puis notre famille a émigré au Canada lorsque j’avais 7 ans. Nous sommes arrivés en Suisse en 1970. Plus tard, j’ai encore vécu cinq ans aux Etats-Unis. De tout temps, notre famille a toujours été très internationale et ouverte au monde. Mes racines sont en Suisse, clairement. Mais lorsque je suis à l’étranger, je parviens vite à m’acclimater. Je n’ai pas peur de me confronter à d’autres cultures.


- En tant que Suisse, vous sentez-vous aussi Européen ?

- Bien sûr. Pour moi, « Suisse » et « Européen » sont synonymes. Ces deux identités sont inséparables. J’ai de la peine à comprendre qu’on puisse se poser cette question. Je m’intéresse à l’avenir de ce continent.

Trop bureaucratisée


- Comment l’envisagez-vous ?

- A son origine, l’UE est un projet de réconciliation entre les grandes puissances du continent dans le but d’équilibrer leurs pouvoirs. Ensuite, cette communauté s’est beaucoup modifiée après la chute du Mur de Berlin en 1989. Elle s’est agrandie et s’est approfondie, mais surtout elle s’est trop bureaucratisée. De plus, elle s’est éloignée de ses propres citoyens, qui sont exclus des processus de décision. Cela, c’est une erreur. En ne s’attaquant pas à une réforme de ses structures, l’UE ne fait pas son devoir. C’est la raison pour laquelle je suis opposé à une adhésion de la Suisse à l’UE.


- Et pour la Suisse, quelle est votre vision ?

- Je la souhaite plus courageuse et plus consciente de ses forces, elle qui dispose d’une place économique et scientifique très performante.


- Les Suisses ont-ils un peu perdu l’esprit de pionniers de leurs ancêtres ?

- Oui, je le crains. Mon fils travaille pour notre entreprise depuis cinq ans à Shanghaï. Bien sûr, il prend plaisir à recevoir des délégations venues de Suisse. Or, il constate que la jeune génération est moins disposée que par le passé à aller travailler à l’étranger. Elle est prête à y étudier un ou deux semestres, mais beaucoup moins à y travailler en se confrontant à une tout autre culture.

Peur de perdre de son confort

- Lorsque la Suisse a passé le cap des huit millions d’habitants à été 2013, nombreux sont ceux qui ont exprimé des craintes. Comment expliquez-vous cette peur ressentie face à la croissance ?

- Les gens ont peur de perdre de leur confort et de leur qualité de vie, même si ces craintes ne sont guère rationnelles. Les immigrants nous ont apporté de la croissance, ils nous ont permis d’améliorer la qualité de notre formation et de notre recherche.


- Perdrons-nous vraiment notre qualité de vie lorsque la Suisse comptera 10 millions d’habitants ?

- Mais non ! Je suis persuadé que notre pays continuera à bien fonctionner. Prenez l’exemple de Taïwan, dont la superficie (36’000 km²) et même la topographie sont comparables à la Suisse. Cette île compte 22 millions d’habitants et la qualité de vie y est excellente. Je ne vais pas si loin pour la Suisse. En admettant que la croissance démographique actuelle se poursuive, soit un solde migratoire positif d’environ 80’000 personnes par an, nous atteindrons les 10 millions d’habitants dans vingt ans. Sinon, ce sera vers 2050. C’est dire qu’il faut s’attaquer à relever ce défi dès maintenant.


Le questionnaire de Proust

- Si vous pouviez changer quelque chose à votre biographie ?

Jobst Wagner: J'aurais aimé travailler et résider plusieurs années en Chine: c'est la nouvelle Amérique.

- Vous ne sortez jamais sans...

- Ma montre, mon smartphone et un petit carnet de notes. Je tiens un journal, depuis toujours.

- Votre plat préféré ?

- Des produits de la région: un bon morceau de viande avec beaucoup de légumes.

- Votre plus mauvaise habitude ?

- Mon amour du chocolat.

- Le talent que vous n'aurez jamais ?

- Celui de jouer du piano.


Profil

1959  Naissance en Bavière.

1985  Licence en droit à l'Université de Berne.

1986  Travaille dans l'entreprise familiale Rehau, spécialisée dans la transformation de polymères, créée par son père Helmut en 1948.

1999  Reçoit un prix pour ses activités de mécénat au sein de la Fondation GegenwART, qui promeut l'art contemporain.

2000  Président du conseil d'administration de Rehau

2013  Fonde la plateforme StrategieDialog21, un forum citoyen destiné à réduire le fossé entre la société civile, l'économie et la politique.

Publicité