La nomination du nouveau secrétaire d’Etat à l’Education et à la Recherche vire au cauchemar pour Johann Schneider-Ammann. Le ministre de l’Economie pensait avoir trouvé la perle rare en la personne de Roman Boutellier. Mais il a complètement sous-estimé la dimension politique de cette candidature, dimension qui lui a valu un échec sévère devant ses collègues du Conseil fédéral mercredi.

Agé de 61 ans, Roman Boutellier présente une carte de visite bien remplie et variée. Docteur en sciences mathématiques de l’Université de Zurich et titulaire d’un doctorat postgrade à l’Imperial College de Londres, il a fait de l’innovation et de la gestion de la technologie sa spécialité. Il a été professeur à l’Université de Saint-Gall et exerce depuis 2004 à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, dont il est le vice-président.

Il dispose également d’une vaste expérience dans le secteur privé. Et c’est précisément là qu’il y a un hic. Ses mandats passés ou actuels chez Kern, Leica, SIG, Holcim, Vontobel et Georg Fischer ne posent aucun problème. Mais il est aussi le président du conseil d’administration du groupe Ammann, fonction à laquelle il a précisément succédé à Johann Schneider-Ammann.

L’indiscrétion qui a permis à la RTS de divulguer mercredi soir le nom du candidat a déclenché une vague de protestation. Johann ­Schneider-Ammann s’est dit «indigné» par cette fuite, que la Commission de la science, de l’éducation et de la culture (CSEC) du Conseil national, qui siégeait jeudi, condamne également. A cela s’ajoutent les critiques du PS, des Verts et du PDC, qui reprochent au ministre de manquer de sensibilité en présentant maladroitement celui qui lui a succédé à la tête de son entreprise. Le PLR est, lui, dans l’embarras. Il se démène depuis l’affaire Swissair pour se débarrasser de l’image d’un parti pratiquant le copinage, le «Filz».

Renseignement pris dans l’entourage du Conseil fédéral, Johann Schneider-Ammann et les deux autres membres du comité de sélection qu’il avait désignés pour choisir le futur secrétaire d’Etat «avaient conscience» de ce problème. Ils ont cependant estimé que les qualités de Roman Boutellier étaient telles que son mandat chez Ammann n’était pas un obstacle. Mercredi, le Conseil fédéral a été d’un autre avis. Selon nos informations, il a émis des réserves sur deux autres aspects du profil de Roman Boutellier: son âge et le fait qu’il soit un cadre de l’EPFZ. Or, le futur secrétaire d’Etat devra jouer le rôle d’arbitre entre les deux EPF de Zurich et de Lausanne. Il doit être neutre et cela explique pourquoi la méfiance est surtout forte du côté lémanique. Interrogé jeudi, Johann Schneider-Ammann a rejeté toutes ces critiques.

Le choix du professeur zurichois s’est fait au terme d’un processus qualifié de «très professionnel» au Département de l’économie (DFE). Il a d’abord été décidé de faire appel à une personnalité externe. La fusion du Secrétariat d’Etat à la recherche et de l’Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie (OFFT) sera effective le 1er janvier 2013. Comme il s’agit de mélanger deux cultures différentes, Johann Schneider-Ammann a voulu du sang neuf. Exit donc l’actuel secrétaire d’Etat à la Recherche, Mauro Dell’Ambrogio. Exit aussi la directrice de l’OFFT, Ursula Renold, dont les milieux académiques semblaient se méfier.

Le comité de sélection s’est alors convaincu que, par sa double expérience industrielle et académique, Roman Boutellier était l’homme de la situation. Mais l’ex-patron Johann Schneider-Ammann a, à une nouvelle reprise, manqué de sensibilité politique. Ce n’est pas la première fois. On se souvient de l’annonce tonitruante, l’été dernier, d’un paquet d’aide de 2 milliards pour l’économie privée afin de faire face au franc fort. Au moment de passer à la phase concrète, il n’en est pas resté grand-chose. Et ceux qui l’ont accompagné en Inde en 2010 n’ont pas oublié le «I feel at home» («Je me sens chez moi») qu’il a lancé lorsqu’il s’est retrouvé devant un parterre de chefs d’entreprise.

Que va-t-il se passer maintenant? Johann Schneider-Ammann a annoncé que le choix du secrétaire d’Etat est «reporté». Son porte-parole, Rudolf Christen, ajoute prudemment: «Nous allons analyser la perception politique et médiatique de cette situation et faire le point.» Johann Schneider-Ammann semble conserver l’espoir de convaincre ses collègues de la justesse de son choix. Dans les cercles politiques, on pense que la messe est dite et qu’il devra trouver une autre solution. Mais laquelle? Quelle que soit la personne qui pourrait être désormais pressentie pour ce poste important, elle saura qu’elle n’est pas le premier choix du ministre. Certains pensent à la conseillère d’Etat Isabelle Chassot. Mais elle n’est pas intéressée. Quoi qu’il en soit, le temps presse. La mise en œuvre de la nouvelle structure n’est pas une mince affaire. Il faut lui trouver un chef rapidement.

Le conseiller fédéral est «indigné» par cette indiscrétion. Mais comment va-t-il rebondir?