Conseil fédéral

Johann Schneider-Ammann s’en va pour devenir... charpentier

Pressé par des fuites, le conseiller fédéral bernois a envoyé sa lettre de démission pour la fin de l’année. Il a défendu son bilan en conférence de presse

Huit ans, comme Didier Burkhalter. Il l'a avoué mardi en annonçant précipitamment son départ du Conseil fédéral le 31 décembre prochain: c'est grosso modo la durée qu'il s'était fixée lorsqu'il a été élu au Conseil fédéral en 2010.

«J'avais promis à ma famille que ce mandat ne durerait pas aussi longtemps que la présidence de Swissmem (ndlr: l'association faîtière de l'industrie des machines, qu'il a présidée de 1999 à 2010)», a-t-il confié en conférence de presse. Selon lui, c'est cette réflexion qui a guidé sa décision de partir un an avant la fin de la législature et non son état de fatigue. «Je vais bien, je suis éveillé», a-t-il ironisé devant les médias, non sans admettre quelques coups de fatigue qu'il attribue à l'intensité de son travail.

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Quelques railleries

Son expression lente, sa propension à l'assoupissement réflexif, son goût très modéré pour les interminables discussions parlementaires lui auront valu tout au long de sa carrière autant de railleries – on se souvient de son «le rire, c'est bon pour la santé» présidentiel en 2016 – que de soupçons sur sa résistance physique.

Il avait prévu de faire part de sa décision vendredi, jour de séance du Conseil fédéral, ou, parce que cette séance est consacrée à l'important dossier européen, lundi prochain. Mais, ces derniers jours, les rumeurs sur son état de fatigue se sont multipliées et il y a eu des fuites sur ses intentions lundi. Il a donc accéléré l'annonce de son départ. Il a informé ses collègues du gouvernement lundi soir et a annoncé sa prochaine retraite au président de l'Assemblée fédéral et aux correspondants parlementaires mardi matin. Et cela en dépit du fait que, le même jour, il avait prévu de lancer, conjointement avec Simonetta Sommaruga, la campagne du Conseil fédéral contre l'initiative populaire de l'UDC sur l'autodétermination.

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L'économie, la vraie

Johann Schneider-Ammann est un industriel pur sucre. Formé à l'EPFZ et à l'Institut européen d'administration des affaires INSEAD de Fontainebleau, il a fait toute sa carrière dans ce secteur économique. Avant de prendre la tête du groupe Ammann, fondé par son beau-père, il est passé par Oerlikon-Bührle puis a présidé l'association faîtière Swissmem dès 1999, année lors de laquelle il a également été élu au Conseil national sous la bannière du Parti radical-démocratique bernois.

En 2010, pour remplacer Hans-Rudolf Merz, le PLR suisse cherchait une candidature issue de l'économie, de la vraie, pas de la Bahnhofstrasse zurichoise ou de cette finance qui avait tant nui au parti durant la décennie précédente. Il s'est laissé convaincre. «J'ai eu du mal à me décider, car j'aimais ma fonction d'entrepreneur. Mais mes enfants m'ont dit que si je souhaitais m'engager en politique, ils seraient prêts à reprendre l'entreprise. C'était un bon deal», a-t-il raconté mardi.

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Il n'était pas le favori. La conseillère d'Etat saint-galloise Karin Keller-Sutter, forte de son bilan à la tête de la Justice et de la Police de son canton et de la conférence intercantonale en charge des dossiers sécuritaires, était pressentie comme la personne idéale pour succéder à Hans-Rudolf Merz. Le jour de l’élection, l’Assemblée fédérale a néanmoins voté pour l’industriel bernois, notamment grâce aux voix d’une gauche qui jugeait Karin Keller-Sutter trop dure, alors qu’elle considérait le patron qu’était Johann Schneider-Ammann comme un partenaire social fiable.

Un ouvreur de portes

Après son élection, le radical bernois a logiquement repris le portefeuille de l’Economie des mains de Doris Leuthard, qui est passée aux Infrastructures. Durant son mandat, ce département a recueilli tous les volets de la formation et de la recherche, dont certains pans étaient précédemment ancrés dans celui de l'Intérieur. Il s'est ainsi retrouvé à la tête d'un ministère assez vaste, qui comprend aussi l'agriculture. Mais il est toujours resté un industriel dans sa tête et c’est dans ce rôle qu’il a eu le plus de plaisir à exercer son mandat de conseiller fédéral.

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Libéral convaincu, ennemi juré de toutes les formes de protectionnisme, il s'est voué corps et âme à la promotion d'accords de libre-échange et aux nombreuses missions économiques qu'il a pilotées, durant lesquelles il a servi d'ouvreur de portes aux exportateurs et investisseurs suisses. A l'heure du bilan, il énumère volontiers les conventions d'échanges commerciaux qu'il a signées, en particulier celle qui concerne la Chine, en vigueur depuis 2014. Il évoque aussi les projets en cours avec les Etats-Unis, le Mercosur et l'Indonésie.

Et, en vue du vote eu 25 novembre sur l'initiative de l'UDC pour l'autodétermination, il prévient: «Pays exportateur, la Suisse a besoin de contrats internationaux pour la sécurité du droit et l'ouverture des marchés, qui sont les clés de la réussite.»

Formation et innovation

Ministre de la recherche, de la formation et de l'innovation, il considère que «c'est le bon moment d'envoyer une nouvelle équipe» s'occuper de ces dossiers, «car une nouvelle ère commence, celle de la digitalisation, un phénomène dont nous sous-estimons les conséquences pour nous et pour la formation». Dans cette équipe, il y aura la nouvelle secrétaire d'Etat Martina Hirayama, qui vient précisément du secteur de l'innovation.

Globalement, le Bernois dit partir avec «le coeur plus léger», car «la Suisse va mieux qu'en 2011, elle est économiquement forte et dynamique, et elle est championne du monde de l'emploi», détaille-t-il. «Mais ça peut changer très vite», avertit-il en se félicitant d'avoir pu maintenir l'économie suisse sans que l'Etat ne doive intervenir là où, selon lui, il n'a pas à le faire, y compris durant la crise du franc fort.

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L'agriculture, sujet sensible

Dans son département, il y a aussi le secteur très sensible de l’agriculture. Ses contacts avec les milieux paysans n’ont pas toujours été très heureux. C’est d’ailleurs en promettant de faire encore quelque chose pour eux qu’il avait dit vouloir rester jusqu'au terme de la législature. Déçus de la politique agricole menée depuis 2014, les paysans sont descendus dans la rue et continuent d'exprimer leurs inquiétudes pour les conséquences de l'ouverture des marchés, en particulier dans le cadre de Mercosur, et pour la stratégie que le Conseil fédéral a présentée pour les années postérieures à 2022. Il laissera ainsi à son successeur un dossier ouvert.

Il n'y a pas qu'avec les paysans que des crispations se sont produites. Cet été, sur mandat de ses collègues, il a été chargé de convaincre les syndicats de lâcher du lest sur les mesures d'accompagnement de la libre circulation des personnes, en particulier la règle des huit jours appliquée aux travailleurs détachés. Il a échoué, mais espère encore qu'une solution puisse être trouvée. Et la décision d'assouplir l'ordonnance sur l'exportation de matériel de guerre lui a valu des réactions sévères de la quasi-totalité de la classe politique. Il doit s'en expliquer devant le Conseil national ce mercredi.

Grand-papa et charpentier

Dans sa lettre de démission, il dit avoir «apporté sa contribution au gouvernement fédéral avec l’expérience et les convictions de l’ancien entrepreneur» qu’il était dans sa vie antérieure. Il rappelle qu’il y a défendu les «conditions-cadres libérales, qui ouvrent des perspectives au plus grand nombre de citoyens». «Cela nous a réussi: presque chacune et chacun a un travail aujourd’hui. Pour que cela perdure, je souhaite pour l’avenir qu’on investisse au maximum dans les têtes et dans les mains de notre société», écrit-il encore, avant de qualifier la Suisse de «petit paradis». En français dans le texte.

Il quitte le gouvernement le 31 décembre 2018, à bientôt 67 ans, pour se «consacrer à [son] activité de grand-papa», refaire un peu de ski et de golf et concrétiser un rêve: devenir charpentier. Pour quelqu'un qui s'est toujours présenté comme un bâtisseur de ponts, ce serait une suite logique.

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