Entretien

Johann Schneider-Ammann: «Serrer la main à l’ayatollah Khamenei a été le plus spécial»

Le président de la Confédération était à Téhéran ce weekend pour une visite officielle de 36 heures. Il revient sur ce qui était le premier voyage d'un président suisse en Iran depuis 1979

A l’issue d’une visite officielle d’un jour et demi à Téhéran, le président de la Confédération Johann Schneider-Ammann a sauté dans son Falcon présidentiel pour être de retour en Suisse à l’heure du résultat des votations fédérales dimanche en fin d’après-midi. Il en a profité pour emmener avec lui quelques journalistes, et s'est expliqué sur la première visite d’un président suisse en Iran depuis la Révolution islamique de 1979.

Quel bilan tirez-vous de ces 36 heures passées à Téhéran?

C’était certainement l’une des meilleures missions que j’ai pu effectuer depuis que je siège au Conseil fédéral. Nous avons convenu d’une feuille de route («roadmap») en 13 points avec l'Iran et signé six protocoles d’entente («memorandum of understanding») dans le domaine scientifique. Nous avons aussi pu passer bien plus de temps que prévu avec les principaux dirigeants du pays. La République islamique d’Iran nous a confirmé qu’elle souhaite pouvoir s’appuyer sur nos bons offices dans ses relations avec l’Arabie Saoudite. Nous avons ainsi atteint tous les objectifs que nous nous étions fixés. Quant aux membres des délégations économique et scientifique, ils m’ont assuré qu’ils étaient eux aussi très satisfaits du voyage qui avait répondu à toutes leurs attentes.

Des contrats ont-ils été conclus?

A ma connaissance deux ou trois participants devaient signer des accords ce lundi. Des contrats privés que je ne peux toutefois pas commenter. Ce que je peux vous dire en revanche, c’est qu’en participant à cette délégation, ces sociétés ont eu la chance de pouvoir accéder aux plus hautes autorités de l’État islamique. C’est d’ailleurs l’un des buts de ces voyages: ouvrir des portes aux entrepreneurs suisses. Non pas pour leur faire gagner de l’argent en Iran, mais pour qu’ils puissent y faire des affaires et créer ainsi des emplois en Suisse.

Concernant l’Arabie Saoudite, quelles sont les attentes des Iraniens?

Il est trop tôt pour le dire. Nous sommes en train de négocier les mandats, ce qui prendra du temps. Les tensions entre les deux pays se sont accrues notamment à cause des difficultés liées à l’obtention des visas pour les Iraniens souhaitant se rendre à La Mecque. Dans le cadre de nos bons offices, nous voulons, par exemple, pouvoir aider à automatiser et centraliser le flux des visas.

Vous avez rencontré le président Hassan Rohani, le Guide Suprême, le président du Parlement Ali Larijani, le ministre des Affaires étrangères Javad Zarif ou encore l’ancien président et toujours très influent Akbar Hashemi Rafsandjani. Quelle rencontre vous a le plus marqué?

Le moment où j’ai serré la main à l’ayatollah Khamenei a certainement été le plus spécial. J’ai ressenti à ce moment-là qu’il y a chez cet homme quelque chose de spécial. Un homme qui a vécu des guerres, qui a une très grande expérience politique et qui, malgré son âge [ndlr, 76 ans] reste engagé à 100% dans la vie de son pays.

Et de quoi avez-vous parlé exactement?

De la situation économique de l’Iran principalement. Il a dit que ce qui était vraiment crucial pour son pays était de pouvoir attirer les investisseurs étrangers. Venant de moi, une telle phrase aurait été absolument normale. Mais venant de lui, qui tire son pouvoir de la religion, cela m’a surpris. Je ne m’y attendais pas. Nous avons ensuite abordé les sujets scientifiques, la collaboration entre nos universités et certains aspects des droits humains.

Qu’a-t-il dit à ce sujet lui qui, justement, n’est pas réputé pour son respect des Droits de l’Homme?

Cette question est arrivée naturellement dans nos discussions. Il m’a dit que son pays était disposé à discuter et à avancer sur ce sujet. Cela étant dit, le premier à avoir abordé la question des Droits de l’Homme a été Hassan Rohani lors de la Conférence de presse que nous avons tenue ensemble au palais présidentiel. Cela montre bien que les Iraniens ont envie d’aller de l’avant sur cette question.

Les délégations étrangères défilent à Téhéran depuis l’été dernier. Quels sont les avantages des entreprises suisses?

La Suisse entretient des relations amicales avec l’Iran depuis 140 ans. Elle n’a jamais quitté le pays, même durant les périodes de guerre. Les Iraniens savent qu’ils peuvent compter sur notre fiabilité et notre fidélité. Ils apprécient aussi les bons offices que nous leur offrons, que ce soit avec l’Arabie Saoudite ou avec les Etats-Unis [ndlr, la Suisse représente les intérêts américains en Iran depuis 1980]. Cette aide diplomatique est très appréciée et nous avons pu nous en rendre compte une fois encore durant ce voyage. Par ailleurs nos produits, nos technologies, notre savoir-faire et notre qualité les intéressent au plus haut point. Les entreprises suisses bénéficient de l’image très positive de notre pays en Iran.

Les Iraniens attendent avec impatience le retour des banques étrangères, et donc suisses. Que leur avez-vous dit à ce sujet?

Je leur ai dit que je les comprenais, qu’en tant qu’entrepreneur je savais qu’il n’était pas possible de faire des affaires sans le soutien du secteur financier. Maintenant nous savons que les banques encourent toujours le risque d’être sanctionnées par les Etats-Unis si elles traitent avec des Iraniens. Elles doivent donc rester prudentes et clarifier la situation avec Washington avant de pouvoir aller de l’avant.

Les Iraniens le comprennent-ils?

Leur situation n’est certainement pas très agréable. Après avoir fait le nécessaire pour trouver un accord sur le dossier nucléaire, ils pensaient pouvoir s’ouvrir au reste du monde dès cette année. Mais les Iraniens savent mieux que personne que le processus de normalisation durera encore un certain temps avant une normalisation de la situation.

Certains se sont étonnés de vous voir aller en Iran plutôt que le Conseiller fédéral en charge des Affaires étrangères. Que leur répondez-vous?

Je ne suis pas seulement le président de la Confédération, mais aussi le Conseiller fédéral en charge de l’Economie et des Sciences. A ce titre, j’ai toujours visité plusieurs pays par année. Des pays qui, comme l’Iran, représentent un grand potentiel pour développer nos relations économiques et scientifiques. Je crois par ailleurs que durant ce voyage, nous avons pu profiter de certains avantages liés au mandat présidentiel. Des portes qui en temps normal seraient restées closes se sont ouvertes à nous.

Vous parlez de pays à grand potentiel. L’Indonésie, dont vous avez invité le président pour une visite officielle en Suisse en 2016, en fait-elle partie?

Nous attendons encore une réponse du président Joko Widodo. Maintenant il est évident que l’Indonésie, qui compte 230 millions aujourd’hui et qui pourrait en compter 270 millions en 2020, représente de grandes opportunités pour la Suisse. D’autant plus que, comme pour l’Iran, il s’agit d’une population extrêmement jeune.

Vous avez profité de ce voyage pour adresser une invitation au président Rohani. L’a-t-il acceptée et savez-vous déjà quand cette visite pourrait avoir lieu?

Oui, il l’a acceptée. Le président Rohani est très intéressé par notre système suisse, notamment par la formation. Je suis donc convaincu qu’il viendra, mais nous n’avons pas encore fixé de date.

De votre côté, quels seront vos prochains voyages présidentiels?

Ces prochains temps, ce sont d’abord les relations de voisinage qui m’occuperont, et cela dans le but de trouver des solutions pour nos relations bilatérales avec l’Union européenne (UE). Je vais donc me rendre en premier lieu à Bruxelles. Au-delà de l’Europe, je me rendrai entre autres en Chine, au Brésil, pour la cérémonie d’inauguration des Jeux Olympiques, et au Mexique.

Le «non» du peuple suisse à l’initiative de l’UDC sur le renvoi des criminels étrangers va-t-il vous faciliter la tâche dans vos discussions avec l’UE?

Les estimations que nous venons de recevoir [ndlr, entretien réalisé dans l’avion présidentiel dimanche] font état d’une victoire du Conseil fédéral sur les quatre sujets fédéraux. Or deux d’entre eux, soit l’initiative sur la spéculation et celle sur le renvoi des étrangers, représentaient un risque pour la place économique suisse. Les investisseurs privés doivent pouvoir compter sur des conditions-cadres stables et durables. Les Suisses ont montré qu’ils comprenaient ce qui est nécessaire pour le bien-être du pays.


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