Les motifs d’inquiétude se multiplient à propos de Johann Schneider-Ammann. Pas plus tard que ce lundi, le ministre de l’Economie participait à une table ronde sur le tourisme, genre de rendez-vous qu’il affectionne pourtant bien davantage que les séances de commission des Chambres fédérales. Selon plusieurs sources, il s’y est assoupi deux fois.

Inquiétant, ce genre d’épisode ne surprend toutefois plus vraiment à Berne: les somnolences récurrentes du conseiller fédéral sont un secret de polichinelle. En conférence de presse, en séance, en interview, des silences de plusieurs longues secondes – yeux mi-clos – suivent ses prises de parole. Avant qu’il ne surgisse soudainement de sa torpeur pour achever ses réponses. Sous l’œil inquiet des journalistes, ses accompagnants font alors généralement signe de ne pas s’inquiéter. Officiellement, tout va bien.

Mais pourra-t-il vraiment tenir jusqu’en décembre 2019? Le ministre de l’Economie a plusieurs fois affirmé qu’il avait bien l’intention d’achever la législature avant de prendre sa retraite. Notamment parce qu’il voulait encore «faire quelque chose pour les paysans». Toutefois, sous la Coupole fédérale, de plus en plus nombreux sont ceux qui en doutent. La question se pose avec d’autant plus d’acuité que l’hypothèse d’une démission prochaine de Doris Leuthard prend forme.

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«Son élocution ne s’améliore pas»

Dans les couloirs du Palais, les élus demeurent prudents quant aux absences répétées du Bernois. «C’est quelqu’un qui ne se ménage pas», commente son collègue de parti et directeur de l’Union suisse des paysans, Jacques Bourgeois (PLR/FR). «Il voyage beaucoup, ce qui peut être très fatigant. Cependant, je ne doute pas qu’il aille au bout de son mandat à fin 2019. Nous avons des rendez-vous réguliers lors desquels je le trouve généralement alerte et attentif.» Même son de cloche chez le conseiller national et vice-président du PLR, Philippe Nantermod (VS), qui indique «ne pas avoir décelé de changement notable ces derniers temps».

Mais en aparté certaines langues se délient, quoique toujours avec précaution. «Il peut arriver qu’il pique un peu du nez. La fatigue de la fonction lui pèse plus qu’avant», dit un parlementaire. «Il a des jours meilleurs que d’autres, des hauts et des bas», admet un autre. «Son élocution ne s’améliore pas et il cherche régulièrement ses mots», témoigne un troisième. Plusieurs témoignages décrivent un ministre de l’Economie qui se serait même déjà assoupi lors de la séance hebdomadaire du Conseil fédéral.

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Les entreprises plutôt que le parlement

Ce n’est un secret pour personne: Johann Schneider-Ammann n’a pas vraiment rêvé de devenir conseiller fédéral. S’il s’est lancé dans la course en 2010 alors que la conseillère d’Etat Karin Keller-Sutter était déjà dans les starting-blocks, c’est parce que le PLR voulait un candidat issu de l’économie. On connaît la suite: il a été élu à la place de la Saint-Galloise. Visiblement plus à l’aise lors de missions économiques à l’étranger que lorsqu’il doit défendre un dossier controversé en commission ou au parlement, le Bernois n’a toutefois jamais vraiment eu la mentalité d’un homme politique. «I feel at home», a-t-il ainsi plusieurs fois déclaré lors de rencontres avec des investisseurs à l’étranger. Beaucoup moins souvent devant le parlement.

D’apparence anodine, cette petite phrase est révélatrice du plaisir à géométrie variable qu’éprouve le ministre à assumer sa fonction. Le chef d’entreprise qu’il était semble ne jamais avoir complètement endossé le costume de conseiller fédéral. «Tant qu’il s’agit de conclure des accords de libre-échange, je le trouve plutôt bon, déclare la conseillère nationale Ada Marra (PS/VD). Mais au niveau politique, il n’y a effectivement plus personne. Il serait bien que la droite s’en émeuve.»

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Un test le 26 septembre

Le problème, c’est que, diminué, Johann Schneider-Ammann laisse de plus en plus de pouvoir à son secrétaire général, Stefan Brupbacher, lequel manque singulièrement de sensibilité politique. Cela s’est manifesté à deux reprises ces derniers mois. Tout d’abord cet été dans le dossier européen, sur la délicate question des mesures d’accompagnement. Chargé par le Conseil fédéral de trouver un compromis avec les partenaires sociaux sur ces mesures afin de dégager une marge de manœuvre pour négocier avec l’UE, il n’y est pas parvenu: les syndicats ont pratiqué la politique de la chaise vide. Et Johann Schneider-Ammann a échoué.

Ensuite, sur le thème de l’assouplissement de l’Ordonnance sur les exportations d’armes. Le ministre de l’Economie n’avait en effet pas imaginé la révolte de nombreux partis – de la gauche au centre droit – ainsi que de la société civile qu’allait susciter le passage de sa révision au Conseil fédéral. Il devra répondre à cette fronde lors d’un débat urgent sur la question devant le Conseil national le 26 septembre prochain. En aura-t-il le tact et l’énergie? Rien n’est moins sûr.

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