Johann Schneider-Ammann pourrait devoir quitter le Conseil fédéral sans y être jamais vraiment arrivé. Un peu plus d’un an après son élection au gouvernement, le radical, ancien président de Swissmem, l’association des fabricants de machines, et ex-président du lobby des grandes industries, economiesuisse, devra-t-il défendre son siège contre le président de l’USAM, l’association des artisans et PME, l’UDC Bruno Zuppiger? Le représentant des grands patrons évincé par le président des petits entrepreneurs, c’est la hantise d’economiesuisse. La question faisait mardi le tour des groupes parlementaires. C’est le scénario que la droite du parlement veut éviter à tout prix.

Dans les séances de groupes, chacun a refait ses calculs: sur le papier, la gauche et le centre droit, des Verts au PDC en passant par le PS, le Parti bourgeois-démocratique et les Verts libéraux, disposent de 142 sièges aux Chambres fédérales. De quoi réélire Eveline Widmer-Schlumpf. Pour l’UDC, la meilleure chance de récupérer son deuxième siège serait dès lors de s’attaquer au maillon le plus faible, le radical Johann Schneider-Ammann. Récupérer un siège au détriment de son seul allié, la stratégie embarrasse l’UDC.

Malgré ses qualités humaines, sa courtoisie et sa réputation de brillant entrepreneur, Johann ­Schneider-Ammann ne donne pas le sentiment de s’être vraiment installé dans son siège de ministre de l’Economie. Ceux qui ont observé le conseiller fédéral bernois lors de la cérémonie d’assermentation, lundi, ont été frappés par son air absent, ce regard mélancolique. «Je ne sais pas s’il a du plaisir à son travail de conseiller fédéral, mais il ne donne pas le sentiment de se sentir bien dans cet habit. Il n’a pas le feu sacré», résume Dominique de Buman (PDC).

Il y a l’homme et il y a le bilan. Le bilan n’est finalement pas si mauvais. Malgré son credo libéral, cet élu radical a surpris par sa politique interventionniste avec la crise du franc fort. Même si la gauche estime qu’il n’en a pas assez fait, obtenir l’aval du parlement pour un paquet d’interventions étatiques de 870 millions ou proposer une interdiction des cartels verticaux, ceux qui renchérissent les produits importés, ce n’est pas rien pour un élu du PLR.

Après des débuts difficiles avec les agriculteurs, auxquels il avait ­maladroitement conseillé d’avoir un deuxième job, les rapports se sont améliorés avec ses visites estivales dans quelques exploitations et la mise sous la pile du dossier du libre-échange agricole avec l’UE.

Mais, malgré plus de dix ans de présence au Conseil national, Johann Schneider-Ammann est resté étranger à la politique. Ce n’est que fin septembre qu’il a pris conscience que sa réélection était en jeu. Il a changé son responsable de la communication, mais sans résultat perceptible. Sans se donner les moyens d’une stratégie. On le soupçonne de craindre les journalistes. Il a réduit au strict minimum ses conférences de presse et souvent annulé au dernier moment celles qui étaient prévues. «Il y a une certaine fraîcheur chez lui, une honnêteté fondamentale qui frise la naïveté, dit un élu radical. Il croit qu’il suffit de bien travailler, d’être un bon connaisseur des rouages économiques pour être reconnu. C’est une ignorance totale des rapports de force en politique.»

Il n’a pas saisi que pour être réélu il fallait mettre les mains dans le cambouis, communiquer, cultiver ses réseaux, construire des alliances. Certes, il a quelques relais au parlement, sur lesquels il peut s’appuyer, mais ce sont surtout des élus de l’UDC, acteurs de l’économie, comme l’entrepreneur Peter Spuhler ou précisément Bruno Zuppiger. Il a très peu de contacts avec les élus ­démocrates-chrétiens, socialistes ou verts, admet-on dans son entourage.

Certes, devant les commissions parlementaires, il a paru plus à l’aise, ces dernières semaines. Mais l’homme reste ce qu’il est, un conservateur-libéral d’abord conservateur. Un industriel des années 70, proche de ses ouvriers, sans ostentation et qui croit aux valeurs du travail, de l’effort. Il n’a pas compris la finance et le monde nouveau des réseaux et des technologies de l’information. Un radical bernois dont l’agilité d’esprit, la capacité de faire deux choses en même temps, n’est pas la première qualité. Il est lent à rassembler les éléments d’information, qu’il va glaner à droite et à gauche, lors de tables rondes où il montre sa faculté d’écoute. Mais, dit un membre de la Commission de l’économie du Conseil national, «après un tour de table, on a le sentiment qu’il n’en a pas tiré sa propre conviction et une ligne ­politique». Johann Schneider-Ammann a décidément du mal à être vraiment là. ö Page 17