«J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30», «j’ai les techniques de propagande de Goebbels», «comme des banquiers suisses, tout pour la famille pour que mes enfants vivent comme des rentiers juifs». Le rappeur qui balance ces mots se fait appeler Freeze Corleone. Il devait se produire à Genève, en début d’année 2021. C’était avant l’ouverture d’une procédure en France où il est accusé de «provocation à la haine raciale» et «injure à caractère raciste». Deux jours après un communiqué de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad) s’étonnant du maintien du concert genevois, les organisateurs se sont ravisés, l’événement est annulé. La pandémie n’a pas endormi les porteurs de haine. Elle n’a pas non plus refroidi l’ardeur de Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la Cicad, à les combattre.

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Le Temps: Comment le cas de Freeze Corleone est-il venu à votre connaissance?

Johanne Gurfinkiel: Un de nos membres nous l’a signalé. Cela arrive toujours plus fréquemment que des particuliers, membres ou non, nous soumettent des éléments problématiques. Je vous rappelle le cas d’un jeu à gratter de la Loterie Romande où figuraient les mots «juif» et «gazé» dont la presse s’était fait l’écho et qui avait motivé notre réaction. Le ticket avait été retiré de la circulation. Nous rencontrerons la direction de la Loterie Romande fin octobre. Notre radar, c’est donc tout le monde. Des citoyens s’adressent à nous, victime ou témoin. Notre première démarche est d’écouter, d'analyser les faits et de nous déterminer sur les solutions les plus adaptées, qu’il s’agisse d’instaurer un dialogue, une formation, une médiation, une intervention médiatique, voire juridique si nécessaire.

Quels éléments vous convainquent d’agir?

L’antisémitisme avéré du cas qui nous est soumis. Concernant Freeze Corleone, il s’agit d’un personnage public, qui porte un message entendu par des quantités de fans. Ce que je déplore, c’est la position des organisateurs du festival où il devait se produire. Ces gens n’ont absolument aucune considération pour le caractère grave des paroles. Ils devraient tout de même s’intéresser aux propos des artistes qu’ils invitent!

Une maison de disques a produit un album de cet artiste, avant de s’en séparer. Le même désintérêt était-il à l’œuvre, selon vous?

Le réflexe, chez Universal, a été de cacher la poussière sous le tapis. Aucune préoccupation autre qu’économique n’est entrée en jeu. Il ne fait aucun doute que les paroles tombent sous le coup de la loi. Son auteur doit donc en répondre. La liberté de discriminer n’existe pas. Dans le débat, on m’objecte souvent que l’on n’a pas été aussi actifs lorsque des Noirs ou des musulmans ont été discriminés. C’est parfaitement faux! Vouloir instaurer cette concurrence victimaire est déplorable. La question ne se résume pas à une perspective ethnocentrée.

L’auteur Marc Weitzmann a écrit, à propos de ce rappeur: «Chez une génération éduquée sur le Net, une certaine narration fait son chemin. Elle parle de respect et elle enseigne la peur.» Y souscrivez-vous?

La peur et la violence! Via le Net et les réseaux sociaux, la surenchère dans le verbe et les images empreints de violence ou de haine sont monnaie courante. Pour beaucoup d’internautes, il faut systématiquement franchir un cap supplémentaire pour être entendu. Cela encourage tous les extrêmes.

Vous profitez de chaque communiqué pour encourager l’école à mener une action d’éducation à ces situations. Pourquoi?

La Cicad est un observatoire, actif pour dénoncer les discriminations et soutenir ses victimes. Mais nous voulons aller plus loin, porter un projet de société. Pour lutter contre ces phénomènes, il est essentiel que les citoyens puissent se familiariser avec eux afin de les comprendre. Pour que le message passe vraiment, il est important de l’inscrire dans les programmes scolaires.

Jugez-vous que l’école suisse en fait assez pour lutter contre ce phénomène?

Non. L’école est certes le lieu de l’acquisition des connaissances, mais aussi celui où se forment les citoyens. Les élèves doivent apprendre à adopter une posture éthique. Ce qui a clairement manqué aux organisateurs du concert annulé de Freeze Corleone.

Il y a trois ans, des élèves m’ont invité dans un collège genevois. Je me suis retrouvé face à une classe dont la moitié soutenait que les théories du complot étaient pertinentes pour appréhender un monde dirigé par des sociétés secrètes. L’autre moitié considérait ces discours comme délirants. Il y a une réelle perméabilité chez eux aux théories du complot. Ils ne sont pas armés pour décrypter la pollution intellectuelle auquel ils sont confrontés, notamment sur les réseaux sociaux. Il est de notre responsabilité de les aider. C’est à cela que nous nous attelons en tentant de convaincre nos interlocuteurs sur la nécessité d’être plus actifs sur ce sujet essentiel.

Vous réclamez que le Département de l’instruction publique genevois mène une étude sur le taux de pénétration de ces théories chez les jeunes. Où en est-on?

On n’y est pas encore! Je peux comprendre les réticences du DIP, dont les responsables estiment que le phénomène discriminatoire est très large et qu’il serait donc nécessaire d’ouvrir le spectre de l’enquête. J’ai un avis différent. Le racisme reste enraciné dans nos sociétés. Je ne vise pas l’exclusivité, car les discriminations sont nombreuses, mais celles-ci méritent d’être étudiées individuellement.

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Des propos racistes et antisémites se propagent. J’ai l’exemple d’un groupe de 80 étudiants dans une école de communication. Ils échangent des idées et des visuels. Sur certains figure Hitler en train de faire un cœur avec les deux mains. Une personne s’en est émue. On lui a répondu qu’elle n’avait pas d’humour et elle s’est retrouvée mise à l’écart. Que des jeunes estiment que remettre Hitler au goût du jour ne relèverait que de l’humour démontre combien le travail d’éducation est plus que jamais nécessaire. Nous y œuvrons avec beaucoup d’engagement. Nous considérons que la problématique concerne plus largement notre société. Raison pour laquelle nous aimerions également aborder ces questions dans le cadre de la formation des recrues de la police genevoise. Sa cheffe y semble favorable. J’espère que Mauro Poggia, chargé du Département de la sécurité, le sera aussi. J’ai énormément de considération pour la politique. Le rôle des élus est d’intervenir pour améliorer le quotidien des citoyens. Le nôtre est de porter des sujets en espérant leur intervention.

Pour la première fois, en 2019, la Cicad et la Fédération suisse des communautés israélites, alémanique, ont publié une synthèse commune de la situation de l’antisémitisme en Suisse. La Confédération lutte-t-elle efficacement contre ce fléau, selon vous?

Un fonctionnaire fédéral m’a dit que la question du racisme ne figurait pas à l’agenda de la politique fédérale. Je le déplore car elle est au cœur des enjeux de la société d’aujourd’hui. Nous avons besoin d’une réponse forte du politique. La réponse pénale ne suffit pas.

Vous montrez une grande vigilance par rapport à un personnage comme Alain Soral, qui a déjà été condamné en France pour ses propos antisémites avant son installation à Lausanne. Pourquoi est-ce important d’exercer cette veille?

Je le fais sans peur ni aucune honte. Je suis un militant engagé. C’est dans mon ADN familial. Cela reste nécessaire face à des militants racistes tels que Soral, dont la production de contenu antisémite est incessante. Cela arrive que des personnes condamnées fassent amende honorable. Pas avec ces prédicateurs dont il n’est plus besoin de démontrer l’antisémitisme. Ils en ont fait leur business. Tant qu’ils continueront à mener une guerre de propagande marquée du sceau du racisme ou de l’antisémitisme, il faudra qu’en face se retrouvent toujours plus de personnes prêtes à se mobiliser et y répondre.

Vous effectuez régulièrement des voyages à Auschwitz-Birkenau avec des jeunes. Quels souvenirs avez-vous de votre premier voyage, vers l’âge de 18 ans?

C’était une expérience difficile. C’est le lieu où a été exterminée une grande partie de ma famille. Mes grands-pères, des oncles, des tantes. Lorsque j’ai vu leurs noms dans la liste des victimes, ce fut un moment douloureux. L’atmosphère était particulière en Pologne, en 1989. Nous avions été accueillis par des représentants de l’armée rouge. Depuis, j’ai accompagné un grand nombre de groupes. Cela reste compliqué de mettre un peu de distance avec mes émotions et d'évoquer de manière pédagogique l’industrie génocidaire. Plus largement, évoquer la Deuxième Guerre mondiale reste explosif. Beaucoup de pays n’ont pas accepté de faire le deuil de leur histoire officielle. La Pologne a craint d’entacher son image si elle laissait entendre qu’elle avait été active dans la collaboration avec les nazis. Elle a préféré gommer son histoire.

Que pensez-vous de ce que l’on appelle la «cancel culture», ce mouvement qui en vient à déboulonner les statues de personnages historiques qui déplaisent à l’époque contemporaine?

Je suis contre le déboulonnage des statues. Cela n’a pas d’intérêt. Les événements ont eu lieu; il faut rappeler les comportements et en quoi ils ont été intolérables, comme la traite négrière. On a occulté cette histoire au nom d’une certaine idée de la nation. Cela a créé une frustration qui s’exprime violemment. Un véritable engagement du politique pour renforcer l’éducation sur ces sujets est une nécessité.

Votre action est en quelque sorte le contraire de la «cancel culture», non?

On ne peut pas dire cela. Je ne peux pas prétendre que sur certains éléments culturels comme Mein Kampf ou l’écrivain Céline, cette pratique n’est pas opérante. Mais par principe, je suis attaché au compromis car cela oblige à apporter une réponse adaptée à la réalité quotidienne. S’adapter à la réalité, ce n’est pas déboulonner des statues, c’est travailler à ce que les citoyens se familiarisent avec des phénomènes nouveaux. Certes, sur les volets éducatif et culturel, nous pouvons tous ensemble progresser rapidement. Sur le terrain juridique aussi des améliorations devraient être apportées.

A quoi pensez-vous?

Il reste possible en Suisse d’arborer des signes extrémistes comme une croix gammée. La Cicad est intervenue. On nous a répondu qu’il y avait un problème de définition. Si on bannit les insignes nazis, alors pourquoi ne pas le faire avec les symboles communistes? Tous les partis ont déclaré que cela alourdirait un appareil judiciaire déjà surchargé. La réponse fédérale a donc été qu’il faut favoriser l’éducation. Avec quels moyens?

Un second aspect nous préoccupe. Depuis 2011 et le nouveau Code de procédure pénale, les associations n’ont plus qualité pour se constituer partie civile. C’est un scandale auquel il est urgent de mettre fin. Dans un cas comme celui d’Alain Soral, installé depuis un an à Lausanne, nous sommes contraints d’attendre que le parquet vaudois soit convaincu qu’il y a matière à intervenir. Or, il considère que la condamnation en France pour propos antisémites est une affaire franco-française.

La pandémie de covid a permis à des personnes de tenir, notamment de Genève, des discours complotistes. Y avez-vous identifié des propos antisémites?

Bien sûr. Dans les milieux d’extrême droite, des textes et des images ont circulé pour prétendre que le covid était une opération montée et contrôlée par les juifs. C’est un phénomène qui s’accroît. Il inclut des hurluberlus mais il rassemble aussi les idées les plus extrêmes, qui décrivent un monde manipulé par les élites juives, des organisations pédocriminelles dirigées par des juifs et des sionistes, impliquant le Mossad et les Protocoles des Sages de Sion!

Lorsque Anne Lévy a été nommée directrice de l’Office fédéral de la santé publique, les mêmes sous-entendus ont circulé en Suisse. Les manifestants anti-masques ont surfé sur cette vague. Il y a d’ailleurs un problème particulier à Genève, où règne une certaine naïveté concernant ces théories et les gens qui les portent. Dieudonné, condamné plusieurs fois pour des propos antisémites, a décerné un prix à Chloé Frammery, qui est un des fers de lance de la contestation contre les mesures anti-covid, après avoir été une animatrice du mouvement des «gilets jaunes» à Genève. Nous avions alors écrit au DIP, qui l’emploie. En 2018, la manifestation des «gilets jaunes≤« à la place des Nations n’avait eu aucune portée. Par contre, celle des anti-masques a réuni 1000 personnes. Après cela, un magazine est capable, en Suisse, de faire le portrait élogieux d’une tête de file de ce mouvement, qui devient une lanceuse d’alerte! Les bras m’en tombent.

Cette montée vous inquiète-t-elle?

Oui. L’adhésion à ces phénomènes nécessite une mobilisation sans faille. L’histoire nous le montre: une société passive se laisse gagner par des idées qui nuisent à la démocratie. Si nous ne sommes pas capables de nous confronter à ces idées, elles gagnent du terrain.

Pourquoi des phénomènes aussi moyenâgeux ont-ils encore cours?

C’est dans la nature humaine. Et j’ai bien conscience que cette réponse est un peu courte! Le rôle du juif satanique existe depuis toujours. Soral ou Dieudonné n’ont rien inventé. Ils sont des propagateurs qui tentent de mobiliser autour d’une vision du monde apocalyptique où le juif est la figure de l’Empire du mal. Face à cela, on peut soit fermer les yeux, soit décider de s’engager. Je ne comprends pas comment on peut être impassible. Le procès des attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher démontre que cela peut mener à des massacres. Notre société doit être capable d’apporter une réponse. Nous dénonçons les propos de Dieudonné depuis des années. Au niveau politique, aucune mesure n’est prise. Le problème n’est pas ce personnage, mais son message et comment il est digéré et recraché, jusque dans nos écoles. De haute lutte, nous avons obtenu que des politiciens prennent position lorsqu’un spectacle est annoncé. Cela a pris beaucoup de temps! Etonnamment, il semble qu’il faille beaucoup de courage politique pour dire des choses qui devraient tomber sous le sens.


Questionnaire de Proust

Si vous pouviez changer quelque chose dans votre biographie, ce serait?

Je ne vis pas dans le regret. Sauf celui de ne pas avoir une famille très nombreuse.

Le livre que vous lisez en ce moment?

«Je m’appelle Asher Lev», de Chaïm Potok.

Le livre que vous n’avez jamais réussi à terminer?

Ceux de Pierre-André Taguieff.

L’homme ou la femme politique que vous admirez le plus?

Robert Badinter et Michel Halpérin.

Votre héros de fiction préféré?

Black Panther.

En quoi excellez-vous?

L’engagement.

Que détestez-vous?

La médiocrité et la compromission.

Ce que vous appréciez le plus chez vos amis?

La loyauté.

Qui pour incarner la beauté?

Ma mère et ma femme.

Qui pour incarner l’intelligence?

Elie Wiesel.

Un endroit pour finir votre vie?

L’Inde.

Une musique pour danser?

Le disco.


Profil

1971 Naissance à Maisons-Alfort (France).

1989 Premier voyage d’études à Auschwitz-Birkenau.

2003 Intègre la Cicad, premiers rapports sur la situation de l’antisémitisme.

2015 Condamnation en première instance de trois activistes venus devant une synagogue effectuer une «quenelle» (signe de ralliement des fans de Dieudonné).

2016 Le Tribunal fédéral précise qu’effectuer une «quenelle» devant un bâtiment communautaire juif est bien un acte antisémite.

2021 La Cicad fêtera ses 30 ans.