Il sort d’un repas pris dans un grand hôtel genevois, quai du Mont-Blanc. «Invité», précise-t-il. Bien vêtu, élégant, le cheveu long mais discipliné, barbu puisque c’est la mode… On croirait croiser l’un de ces golden boys du quartier des banques, affairés mais ostensiblement cool. Lui ose cette touche désinvolte: des boutons de manchette multicolores. A deux teintes près, on avait droit à un arc-en-ciel.

Johanne Gurfinkiel paraît gentilhomme de ce siècle mais il est ancré dans le précédent. Parce que les leçons d’hier n’ont pas été retenues et qu’il faut sans cesse entretenir le devoir de mémoire. «C’est ma mission prophétique», dit-il. Il est le secrétaire général de la Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (Cicad), présidée par Alain Bruno Lévy. Lorsqu’il a pris ses fonctions en 2003, il était à peu près seul, soutenu à mi-temps par une personne qui assurait le secrétariat. Il est aujourd’hui à la tête d’une dizaine de collaborateurs.

Ouvrir la Cicad et propager hors les murs le souvenir de l’Holocauste étaient ses objectifs. Mission réussie. Johanne s’en va régulièrement dans les écoles pour parler de la Shoah, répondre aux questions, expliquer et dénoncer le négationnisme, le conspirationnisme et autres théories du complot. L’accompagnent des rescapées des camps nazis, comme Noëlla Rouget et Paulette Angel-Rosenberg, témoins de ce que fut au quotidien la chasse aux Juifs. Il a emmené fin 2016 à Auschwitz-Birkenau 180 élèves et enseignants des six cantons romands. C’était son 25e voyage là-bas – le premier, il l’a fait à 18 ans.

Une grande partie de sa famille a péri dans ce camp d’extermination, ses grands-parents notamment. «Ma mère a conservé des lettres de son père quand il était interné à Drancy, dans la région parisienne, avant qu’il ne soit déporté puis gazé.» Ses aïeuls ont suivi la première vague d’immigration d’avant-guerre, Juifs de Pologne, de Biélorussie, de Roumanie. Enfants, ses parents ont échappé aux rafles. Johanne est né à Maisons-Alfort. Père antiquaire sur les marchés, mère couturière. «Une enfance à faire l’imbécile entre les étals», sourit-il. Il décroche plus tard une licence en communication et marketing. Le groupe Bolloré le recrute pour sa branche énergie en 1992 puis très vite vise haut pour lui. Il refuse, s’en va du jour au lendemain.

Il a en tête cet engagement qui le poursuit, le hante, dont il veut faire son métier. «Mes parents étaient à peine militants, peu religieux mais ils avaient une conscience identitaire.» Il en a hérité. Il visite à Jérusalem le mémorial Yad Vashem à la mémoire des victimes juives de la Shoah et lit parmi les noms celui de l’un de ses grands-pères. Il lui faut un mentor, un guide. Ce sera l’avocat lyonnais Alain Jakubowicz, qui lui demande de prendre la direction du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) pour la région Rhône-Alpes. Puis il rejoint la Cicad.

Vingt-cinq mille Juifs en Suisse, on est loin du demi-million en France. Mais le degré de vigilance est le même. Deux cent cinquante personnalités viennent de signer en France «un manifeste contre le nouvel antisémitisme» et ciblent un islam radical qui serait coupable d’épuration ethnique dans certains quartiers. En Suisse, le Genevois Hani Ramadan et le Biennois Nicolas Blancho sont dans le viseur de la Cicad, mais l’extrême droite reste la première menace pour la communauté juive. «Avec la résurgence du populisme en Europe, cette extrême droite est plus décomplexée, elle se veut presque présentable», prévient Johanne. Il cite Résistance Helvétique et Kalvingrad Patriote. Ainsi que des figures de la fachosphère, comme le Suisse Alain Soral, «et Dieudonné, qui a fait de l’antisémitisme son fonds de commerce».

Présent avec un stand dès lors que celui-ci est annoncé en Suisse, Johanne Gurfinkiel avoue en être presque venu aux mains avec l’activiste. «Lors de ses spectacles, nous tentons d’avoir quelqu’un dans la salle pour enregistrer des propos négationnistes ou des injures racistes.» Johanne pointe aussi certains antispécistes qui banalisent la Shoah. «Ils comparent les batteries d’élevage à des camps de concentration et le transport de porcs à celui des Juifs déportés, ces propos sont abjects», déplore-t-il.

Les réseaux sociaux «qui induisent et permettent une expression non filtrée de l’émotionnel et de l’irrationnel» sont aussi une source de préoccupation. Certains médias également, qui laissent encore passer des commentaires problématiques. «Les posts, pages ou groupes antisémites doivent être systématiquement supprimés et les médias doivent rester vigilants sur le contenu des publications sur leurs sites et sur les blogs qu’ils hébergent», rappelle Johanne.

Présente depuis 2013 au Salon du livre de Genève sur un espace de 300 m2, la Cicad a fait de ce rendez-vous une tribune. Tables rondes autour des fake news, de la fabrique des préjugés racistes, de la sécurité des minorités en Suisse face au péril terroriste, de l’école face à la radicalisation. Les débats sont le plus souvent sereins mais beaucoup de courriers arrivent par la suite à la Cicad, menaçants parfois. Johanne Gurfinkiel est accompagné, si besoin, d’un garde du corps. «Ça fait partie du job», dit-il.

Profil

1971 Naissance à Maisons-Alfort (France).

1989 Premier voyage d’étude à Auschwitz-Birkenau.

2003 Intègre la Cicad.

2007 Naissance de son fils.

2016 Deux grands rendez-vous de la Cicad se juxtaposent: le Salon du livre de Genève et le Dîner citoyen (et un nouveau chapitre amoureux avec sa «muse»).