Proche de l’hôpital, où il travaille comme chirurgien-chef, sa villa surplombe la vallée de Delémont. A l’intérieur, Jörg Peltzer a amassé une belle collection d’objets africains, ramenés de ses nombreux voyages. Il sert un savoureux arabica d’Ethiopie, «cultivé à 2000 mètres d’altitude». Le Jura et l’Afrique. Ce sont les deux logiciels de ce médecin originaire de Bâle-Campagne, installé dans la capitale jurassienne depuis près de vingt ans. «A l’époque, j’étais chef de clinique à Bienne. J’ai reçu un appel pour me proposer le poste de chirurgien-chef à Delémont. J’avais 35 ans. Un mois plus tard, j’étais nommé. Mais je me suis très vite demandé si j’avais fait le bon choix, car je voulais absolument retourner en Afrique», raconte-t-il.

Cent accouchements par jour

Le continent africain, Jörg Peltzer l’avait découvert à la fin des années 1990 en participant à un projet de développement au Ghana pendant ses vacances. «Un autre monde m’est apparu. Avec les sages-femmes, on pratiquait jusqu’à 100 accouchements par jour. J’étais le seul médecin. J’ai vu qu’il y avait beaucoup de choses à faire en Afrique. Je me suis promis d’y retourner une fois ma formation de chirurgien FMH achevée.»

Il s’était aussi rendu en Ethiopie. «On cherchait un chirurgien anesthésiste pour l’hôpital, situé à Metu, de l’association Humans for Humans créée par le comédien Karlheinz Böhm. Ce fut une expérience incroyable. Il fallait tout faire, traiter tous les traumatismes. J’ai réalisé que l’Afrique était mal équipée alors que la traumatologie est la première cause de mortalité et de handicap. Lorsqu’ils sont blessés, les gens attendent parfois une semaine avant de venir se faire soigner. Or, comme ils n’avaient pas d’antibiotiques, c’était souvent trop tard. Une infection ou une fracture ouverte nécessitaient fréquemment une amputation», se remémore-t-il.

En 2006, alors qu’il était engagé à l’hôpital du Jura, il décida de lancer son propre projet de chirurgie des accidents en Ethiopie. Il choisit la ville de Jimma, car elle avait une faculté. «Il était important de former le corps médical sur place. J’ai pris contact pour faire un centre de traumatologie et former les chirurgiens à l’université. J’ai reçu un accueil positif. On a construit un bloc opératoire avec soins intensifs. On a évité une centaine d’amputations chaque année», résume-t-il.

Pour réaliser son projet humanitaire, Pele – c’est son surnom, «plus facile à prononcer en Afrique», sourit-il – avait eu une idée inédite au début des années 2000: organiser des tours cyclistes pour récolter des fonds. «Des sponsors, suisses pour la plupart, et des entreprises telles que le fabricant d’implants orthopédiques Synthes m’ont soutenu. L’idée-force, c’était: 20 francs pour une vie. Le but était de redonner la mobilité à une personne immobilisée. Ces sponsors se sont engagés à financer une opération pour chaque kilomètre parcouru. Lors de mon premier tour, j’ai effectué 1350 kilomètres. Cela a permis de financer 1350 opérations», recense-t-il.

Il a par la suite développé cette formule et doté sa démarche d’une structure adaptée au besoin croissant de ressources financières. «Il faut environ un demi-million par année», calcule-t-il. C’est pourquoi, en 2009, il a donné naissance à la fondation Chirurgiens suisses pour l’Ethiopie, à laquelle il a donné le nom, plus universel, de GoStar.

Depuis vingt ans, il partage ainsi son temps entre Delémont, où il travaille à plein temps, et Jimma, où il se rend «trois à quatre fois par année». «Il faut être conscient qu’on ne peut pas faire là-bas du copier-coller de ce qui se fait ici. Le matériel n’est pas le même, les blessures non plus. Ici, elles sont souvent provoquées par des chutes. Là-bas, elles proviennent de morsures de crocodile ou d’attaques à la machette ou à la kalachnikov», détaille-t-il. Son hôpital, il va continuer de le développer ces prochaines années. Un second bloc opératoire sera ouvert, des lits supplémentaires installés. «Nous pourrons opérer trois fois plus que maintenant.»

Le «ticket aventure»

Il organise un tour de récolte de fonds tous les trois ans. Le dernier s’est déroulé en novembre 2019. Des personnalités telles que le patron des CFF, Andreas Meyer, le maire de Berne, Alec von Graffenried, et la contorsionniste Nina Burri étaient de l’expédition. «Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans à Delémont à l’époque où je travaillais chez Losinger. Ce que Pele fait est fabuleux. Et je comprends encore mieux sa démarche depuis que je suis allé sur place», témoigne Alec von Graffenried.

Les 32 participants se sont mis en jambes en s’entraînant sur les routes jurassiennes. Chacun s’est engagé à réunir 25 000 francs pour la fondation, frais de voyage non compris. «C’est le ticket aventure», résume Jörg Peltzer. Accompagnés d’une nutritionniste et d’un appui logistique, escortés par huit militaires qui assuraient leur sécurité, les 32 cyclistes ont parcouru 1100 kilomètres en onze jours, sur des pistes difficiles et des vélos construits par un fabricant de Courtételle (JU). «L’objectif était de réunir 1 million de francs. Nous y sommes presque», se réjouit Jörg Peltzer, qui a déjà la tête dans son prochain crowdfunding cycliste, prévu pour 2023.


Profil

1965 Naissance à Bienne.

1998 Docteur FMH en chirurgie, puis première expérience médicale en Ethiopie l’année suivante.

2000 Chirurgien-chef à l’Hôpital du Jura à Delémont.

2006 Lancement du projet de chirurgie des accidents à Jimma (GoStar) et création, trois ans plus tard, de la fondation Chirurgiens suisses en Ethiopie.

2012-2013 Président de la Société suisse de chirurgie et de traumatologie.


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