Voisin de Joseph Deiss lorsque ce dernier occupait un fauteuil de conseiller national, François Lachat (PDC/JU), fer de lance proeuropéen au sein de son parti, est catégorique. «Je n'ai jamais vu le cap de Joseph Deiss varier. Il a toujours été fermement en faveur de l'adhésion de la Suisse à l'Union européenne (UE). Je me souviens qu'on pestait ensemble lors du blocage des négociations bilatérales, vécu comme une condamnation à emprunter la voie lente».

Le sujet n'est pas dénué d'intérêt, à moins de deux semaines de la votation sur l'initiative «Oui à l'Europe», demandant l'ouverture «sans délai» des négociations avec l'UE. D'autant plus que, derrière l'unanimité de façade du Conseil fédéral à proposer au peuple le rejet de l'initiative, se cache une gamme de sensibilités. Certains sourient en évoquant la forte probabilité que le citoyen Deiss, dans le secret de l'isoloir de Barberêche (FR), vote en faveur de l'initiative, alors que le conseiller fédéral défend le «non». «Il table sur une entrée de la Suisse dans l'UE entre 2007 et 2008», souligne un camarade de parti.

Pourtant, le Joseph Deiss d'avant 1999 n'a jamais frappé l'opinion par son intérêt marqué pour le dossier européen. Professeur d'économie, le politicien fribourgeois n'a par exemple laissé quasiment aucune trace sur ce sujet dans les archives électroniques des journaux. «Ce n'était simplement pas son terrain de prédilection. Et puis, il n'a pas le tempérament d'un boxeur», remarque François Lachat.

Le conseiller national Deiss, intraverti et amateur de compromis, agissait sur d'autres terrains comme la fiscalité ou les assurances sociales. Discret vice-président de la commission de politique extérieure du Conseil national, Joseph Deiss a cependant toujours été ressenti par ses collègues comme quelqu'un à la forte conviction européenne. «Il n'a jamais finassé, en déclarant soudain, contrairement à d'autres, que toutes les options sont ouvertes», confirme le Genevois Jean-Philippe Maitre.

«Il fait preuve aujourd'hui de solidarité gouvernementale jusqu'à l'abnégation», poursuit le conseiller national. Sans franchir les limites de la bienséance collégiale, Joseph Deiss a cependant donné quelques signes de sa position d'avant-garde sur le dossier européen au côté de Ruth Dreifuss.

Dans un discours prononcé à l'Université de Zurich, une semaine après l'acceptation des accords bilatéraux par le peuple, Joseph Deiss a clairement marqué, dans l'aula qui avait accueilli Winston Churchill lors de son fameux discours préfigurant la création de l'Union européenne, sa volonté d'aller de l'avant. Après avoir comparé la construction de l'Etat fédéral à celle de l'Europe, non pour prôner le modèle européen mais pour convaincre les Suisses des avantages du changement d'échelle géographique et politique, il définit l'adhésion non plus comme un «but stratégique» aléatoire mais comme un projet politique actuel. «Il nous faut expliquer les choses, présenter les enjeux, nous mettre en route et marcher d'un bon pas», explique le ministre des Affaires étrangères. Joseph Deiss se dit prêt à envisager des négociations d'adhésion avec l'Union européenne dès 2003 en entamant en parallèle des réformes intérieures, notamment dans le domaine fiscal.

«Dans notre famille, il a toujours fait preuve d'ouverture, rappelle Nicolas Deiss, frère du conseiller fédéral. Mais sa position, au sein du gouvernement, ne lui permet pas de faire n'importe quoi. En tant que ministre des Affaires étrangères, il se rend encore mieux compte qu'auparavant ce que signifie concrètement l'isolement de la Suisse au plan international».

Certains ont cependant douté, en 1995, des convictions européennes de Joseph Deiss. Mathieu Canevascini, aujourd'hui mem- bre du comité du Nouveau mouvement européen suisse (NOMES) était de ceux-là jusqu'à ce que, mis sur le gril, le candidat au Conseil national Joseph Deiss ait tenu devant les jeunes démocrates-chrétiens fribourgeois, «un discours proeuropéen courageux, net et franc». «Ce discours en faveur de l'adhésion, avec une approche politique et culturelle, m'avait frappé car la tendance générale était à la mollesse», se souvient Mathieu Cavenascini. Un autre épisode a également marqué plusieurs Fribourgeois: l'énervement du conseiller national Deiss, en 1997 à l'aula de l'Université de Fribourg, face à l'attentisme européen de l'ambassadeur Alexei Lautenberg alors en poste à Bruxelles.

Une manière de rappeler que le ministre des affaires étrangères, tenté par l'accélérateur, est plutôt contraint de peser sur le frein.

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