C'est le genre de visites qui ne laisse pas indemne. Du camp de réfugiés palestiniens de Deisheh à Yad Vashem, le mémorial de Jérusalem dédié aux victimes de l'Holocauste. De la rencontre avec Yasser Arafat dans la ville bouclée de Ramallah, en Cisjordanie, à celle avec Ariel Sharon et ses proches au milieu de l'activité grouillante de la Knesset, le parlement israélien… Le ministre suisse des Affaires étrangères, Joseph Deiss, a eu droit, en cinq jours, a un impressionnant concentré du Proche-Orient. S'il n'a résolu aucun des grands dossiers qui bousculent et ensanglantent la région (comment l'aurait-il pu?), il ne les aura pas non plus évités.

A la vérité, il est un dossier dont le conseiller fédéral se serait bien passé: celui du bureau de liaison que la Suisse a ouvert auprès des Palestiniens à Jérusalem-Est. Berne avait demandé que le sujet ne soit pas abordé lors de la visite. Elle n'a pas été écoutée, puisqu'aussi bien le premier ministre Ariel Sharon que le président du parlement Avraham Burg ont dit leur opposition au maintien de ce bureau sous sa forme actuelle. Peut-être parce que l'Etat hébreu – comme tous les autres – n'aime pas qu'on lui rappelle ses fautes, a-t-il tenu à en trouver une chez ses visiteurs.

«Nous savons bien que dans ce bureau, la Suisse ne se contente pas d'organiser des concerts de musique folklorique, mais qu'elle y tient des réunions politiques. C'est contraire aux Accords d'Oslo», note Reenan Gissin, un proche d'Ariel Sharon qui assistait à la rencontre. Dans son communiqué officiel, le bureau du premier ministre assure qu'il a été demandé à la Suisse de «transférer ce bureau au sein des zones contrôlées par l'Autorité palestinienne». La Suisse, selon les Israéliens, est le seul pays à maintenir un tel bureau à Jérusalem-Est (avec l'Union européenne, mais non ses différents membres). Les autres ont choisi des villes comme Jéricho ou Ramallah. «Car Jérusalem-Est ne fait pas partie des territoires palestiniens, et n'en fera sûrement jamais partie», tonne cette personnalité qui a l'oreille du premier ministre. «Si la Suisse se met à violer le droit, comment convaincra-t-elle Arafat de le respecter?», ajoute notre interlocuteur, sarcastique.

«Cette demande de transfert ne nous a pas été formulée officiellement, constate pourtant Ruedi Christen, porte-parole de Joseph Deiss. Ce bureau s'occupe de questions humanitaires et pratiques, et nous ne violons aucun accord. La Suisse n'a pas changé de position.» Berne a aussi ouvert un bureau officiel dans la ville de Jéricho.

Bien plus que de l'avenir de ce bureau, c'est des questions liées au respect du droit humanitaire que voulait débattre le ministre suisse. Il l'a fait, soulevant devant Ariel Sharon les questions des colonies juives dans les territoires palestiniens, du bouclage économique de ces mêmes territoires ou des «opérations extrajudiciaires», à savoir l'assassinat de Palestiniens que les Israéliens soupçonnent de commettre ou de diriger des attentats contre l'Etat hébreu.

Ces pratiques sont contraires aux Conventions de Genève, qui touchent particulièrement la Suisse en tant qu'Etat dépositaire. A propos de la conférence diplomatique que la Suisse doit convoquer pour faire respecter la Quatrième convention, Joseph Deiss a répété que «les choses n'étaient pas encore prêtes». «Quelques pays importants, a-t-il dit, ne pensent pas encore que le moment est venu.» L'Assemblée générale de l'ONU a chargé la Suisse en octobre dernier d'organiser une telle conférence.

«Bonnes relations»

«Les bonnes relations entre les deux pays nous permettent de parler franchement», a assuré Joseph Deiss après avoir rencontré Shimon Peres, le Prix Nobel de la paix qui tient les commandes de la diplomatie israélienne sous le commandement de Sharon. «Pour nous, la convocation de cette conférence est inacceptable», rappelle pour sa part Daniel Scheck, responsable pour l'Europe au sein du Ministère des affaires étrangères, et membre à ce titre de la délégation israélienne. Selon l'Etat hébreu, cette conférence «ne fera pas avancer d'un iota la paix dans la région». Elle entraînerait en outre «une politisation du droit international humanitaire».

Ariel Sharon a encore rappelé au chef de la diplomatie suisse qu'il n'était pas question pour lui de recommencer à négocier avec l'Autorité de Yasser Arafat avant que le calme ne soit revenu dans les territoires. Mais Joseph Deiss a préféré retenir la formule de Shimon Peres qui parlait, lui, de «premier pas vers la paix fait ensemble par les deux parties». «C'est tout de même une vision plus belle de la politique», notait quelqu'un dans la délégation suisse.