«Avec un monopole sur le dernier kilomètre et la Confédération comme actionnaire majoritaire, Swisscom a une responsabilité sociale différente des opérateurs privés. En excellente santé financière, elle n'avait aucune raison de supprimer à la hussarde autant d'emplois…» La diatribe n'émane pas d'un syndicaliste ulcéré face à la suppression annoncée de 1250 emplois par l'opérateur historique, mais de Simon Epiney, conseiller aux Etats valaisans, membre du Parti démocrate chrétien. Un PDC qui, grâce notamment à l'arrivée de Joseph Deiss au Département fédéral de l'économie (DFE), entend bien faire de la politique économique l'un des piliers de sa stratégie électorale.

Interrogé, le DFE et celui des Finances se sont fendus mercredi d'un sec no comment, alors que le Département de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication (DETEC) jugeait la «décision regrettable» mais estimait que Swisscom ne violait pas sa mission «d'employeur socialement responsable» (LT d'hier). Face à ce blanc-seing gouvernemental, c'est dans les cantons que gronde la colère. Ainsi à Genève, Carlo Lamprecht (PDC) et Laurent Moutinot (PS) ont exprimé leur indignation, le second brandissant la menace d'un éventuel passage des services téléphoniques de son administration à la concurrence.

Un PDC qui se tait, un PDC qui tonne? Contactés, les ténors du parti s'insurgent, qui en jugeant la question «orientée», qui en rappelant que «le dossier est du ressort de Moritz Leuenberger» et en invoquant le «respect de la collégialité», qui en jugeant que «Joseph Deiss ne peut rien dire tant qu'il n'en a pas discuté avec son homologue socialiste».

Passé la ligne de défense, tous ne manquent pas alors de critiquer Swisscom: «Ils auraient pu trouver des solutions plus créatives que les licenciements», déplore Philipp Stähelin, président du parti. Et tous de pointer du doigt une certaine inertie et ambiguïté de la part de la Confédération. «En tant qu'actionnaire majoritaire, la Confédération – et donc la politique – a les moyens pour agir», rappelle Jean-Michel Cina, chef du groupe PDC aux Chambres. «On ne peut pas jouer à Ponce Pilate en validant la restructuration et en encaissant les dividendes comme actionnaire», s'enflamme Jean-Philippe Maitre. Une «schizophrénie» dont le conseiller national genevois accuse également Swisscom: «Tantôt, le groupe se fait fort de rappeler qu'il est une entreprise aux mains de la Confédération, qu'il remplit une mission d'intérêt général en garantissant une desserte universelle et qu'il doit donc bénéficier de certaines protections. Tantôt, comme aujourd'hui, il annonce qu'il supprime plus de 1000 emplois car il est une entreprise comme les autres, soumise à rude concurrence et qu'il se doit d'agir avec la même liberté que les autres opérateurs.»

Quant à la menace de passer à la concurrence, Philipp Stähelin dit «ne pas vouloir s'immiscer dans les affaires genevoises» mais avoue que «si j'étais conseiller d'Etat, je ferais la même chose». Responsable de l'économie valaisanne, Jean-René Fournier est plus pragmatique: «Vingt-deux postes sont concernés en Valais. C'est toujours désagréable de voir disparaître des emplois qualifiés, mais ces dernières années nous avons développé de très bonnes collaborations avec Swisscom, notamment par l'essor de Directories (filiale en charge des annuaires, ndlr) et l'installation de call-centers.» Face au silence gouvernemental, le conseiller d'Etat estime que «soit Berne appuie la stratégie de Swisscom mais doit le dire clairement, soit il n'est pas d'accord, et doit aussi le dire». Simon Epiney est plus exigeant: il appelle «Berne à réagir en imposant une stratégie à Swisscom. Car si l'Etat doit réformer les services publics, il a aussi pour mission d'assurer la cohésion sociale du pays.»

En glissant au passage que le PDC s'est doté d'un document directeur sur les services publics, Simon Epiney estime que la répartition de «certains dossiers entre les départements fédéraux doit être revue». Jean-Philippe Maitre opine: «La Poste et Swisscom opèrent dans des marchés en voie de libéralisation. Décisions et stratégies s'inscrivent désormais dans un contexte économique. Il faut donc, au minimum, une tutelle partagée entre le DETEC et le Département de l'économie.» De manière plus générale, le conseiller national genevois estime surtout que le Conseil fédéral et les Chambres doivent redéfinir les règles du jeu et ouvrir un «vrai débat de fond sur le rôle et l'avenir de Swisscom.»