«Bon appétit, messieurs.» Pâle de colère et la voix tremblante, le député radical Adolphe Ribordy s'est resservi hier de la même hugolienne expression utilisée quelques années plus tôt par François Couchepin, aujourd'hui chancelier de la Confédération, en de semblables circonstances: une élection au Tribunal cantonal. Adolphe Ribordy, emmenant ses troupes avec lui, a quitté la salle du Grand Conseil, suivi bientôt par les socialistes et leur ministre Peter Bodenmann. Il faut dire que ce qui s'est passé aurait eu de quoi dégoûter n'importe quel politicien minoritaire endurci, si cette affaire ne présentait pas un côté Grand-Guignol certain et si une part de responsabilités n'était pas à rechercher chez les victimes mêmes d'un putsch plus ou moins involontaire.

Sur les trois postes de juges à repourvoir (Le Temps de mercredi), le PDC en revendiquait deux, au grand dam des socialistes et des radicaux, contraints de lutter entre eux pour le troisième strapontin. Or l'impensable s'est produit: les démocrates-chrétiens ont finalement raflé l'intégralité de la mise, à la faveur d'une candidature sauvage, celle de la juge PDC Eve-Marie Schmid Dayer, présentée au nom des femmes du parlement par… la députée libérale Isabelle Kessler. Une Isabelle Kessler qui, secouée par le dénouement, quittait elle aussi la salle.

Les pieds dans le tapis

Jo Pitteloud, Hermann Murmann et Eve-Marie Schmid Dayer ont été élus au premier tour de scrutin, alors qu'on s'attendait à un deuxième, voire à un troisième tour pour départager les candidats radical et socialiste. Le piquant dans ce micmac, c'est que, quelques minutes avant le vote, le porte-parole des PDC du Bas, Georges Marietan, avait cru bon de souligner la volonté d'ouverture de son parti qui ne faisait dans le fond que revendiquer deux sièges qu'il possédait déjà. Aussi, dès les résultats tombés, Georges Marietan fut-il un peu embêté. Il bredouilla bien qu'il ne «s'était jamais attendu à un pareil vote». Même gêne chez le porte-parole des Noirs du Haut Jean-Michel Cina, qui demandait une interruption de séance, jugée inutile par ses coreligionnaires, radicaux et socialistes ayant déjà quitté l'hémicycle. Non sans avoir promis de lancer «dans les jours qui viennent» une initiative demandant l'élection des juges par le peuple.

Quelques minutes plus tard dans les couloirs du Grand Conseil on pouvait voir Jean-Michel Cina en discussion plus que vive avec la députée PDC de Sierre Jeanine Zufferey, qui fut l'une des artisanes en coulisses

de la candidature d'Eve-Marie Schmid Dayer. Visiblement, les tacticiens du PDC s'étaient quelque peu pris les pieds dans le tapis. Ceux des camps radical et socialiste n'ont guère mieux joué le coup. Eve-Marie Schmid Dayer a été élue en grande partie par les voix des minoritaires alors que les voix PDC consenties aux candidats radical et socialiste se résumaient à une petite poignée. Preuve d'un sérieux manque de réalisme politique chez les minoritaires. Preuve aussi que la réelle volonté de partager un petit morceau du gâteau n'est dans la bouche des ténors PDC que vent et hypocrisie. Le plus absurde dans cette élection est que tout le monde y a perdu, sauf peut-être la cause des femmes, mais à quel prix. Pour longtemps le PDC continuera à porter l'infamante tunique de l'ogre, pour longtemps les radicaux, mais surtout les socialistes seront anormalement sous-représentés au sein de l'appareil judiciaire, sans parler de la cohésion du Grand Conseil durablement mise à mal.

Un crime à laver

Les démocrates-chrétiens auraient pu éviter ce ridicule psychodrame en présentant directement, à la place de Jo Pitteloud, la candidature d'Eve-Marie Schmid Dayer. Quitte à passer par-dessus les tabous de l'ancienneté et les habitudes hiérarchiques. «Vous avez pris ce parlement et le peuple valaisan pour des idiots», a clamé Adolphe Ribordy. Des idiots qui, selon le socialiste haut-valaisan Peter Jossen, auront cet automne devant les urnes «l'occasion de laver ce crime.»