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Le jour où la Broye s’éveillera

Longtemps dénigrée, la région se développe peu à peu. Entreprises et nouveaux habitants s’installent, mais le boum prend du temps

La terre promise est là, à gauche au giratoire, en sortant de l’autoroute. Dans l’air, une odeur d’humus et le vacarme des F/A-18 qui décollent de l’aérodrome de Payerne. Au sol, 40 hectares de terrains industriels totalement équipés, entre les pistes et l’A1. L’Aéropôle de Payerne est le projet phare du développement économique broyard. Mais, allégorie d’un boum économique à combustion lente, la friche attend toujours l’arrivée de ses premières entreprises.

«On n’ose plus donner de date», sourit Christophe Chardonnens, préfet de la Broye fribourgeoise et président de la Communauté régionale de la Broye (Coreb), en charge du développement intercantonal. «Mais j’espère que la situation va se débloquer avant la fin de l’année.» Né en 1999, le projet d’aéropôle a tout pour plaire: ouvrir l’aérodrome aux civils et créer un parc industriel lié à l’aéronautique. Pourtant, treize ans plus tard et après autant de millions investis, le règlement d’exploitation est toujours dans les tiroirs de l’Office fédéral de l’aviation civile. Et sans ce sésame – qui devra autoriser 10 000 mouvements civils annuels – impossible d’attirer l’industrie.

Fi donc! La Coreb y croit dur comme fer. «Le développement de l’aéropôle va changer la physionomie de la région, promet le préfet fribourgeois. Nouveaux emplois, nouveaux habitants: ça devrait entraîner tout un mouvement. On l’a vu avec Nespresso à Avenches.»

Symboles de l’essor économique local, les implantations spectaculaires de Nespresso à Avenches (VD) – avec la perspective de 800 nouveaux emplois – ou d’Aldi à Domdidier (FR) ont fait fantasmer la Broye. Après Nespresso viendrait Yahoo! – l’américain a effectivement débuté les travaux de son centre de données en 2010 – et la région du brouillard deviendrait pays de cocagne. La réalité est un peu différente.

Les zones industrielles d’Avenches ou de Domdidier se sont bien développées, mais le phénomène reste concentré au nord de la Broye. Alors que la croissance démographique de la Broye vaudoise est supérieure à la moyenne cantonale (10,2% d’habitants supplémentaires pour l’ensemble du district Broye-Vully entre 2005 et 2010), le nombre d’emplois créés entre 2005 et 2008 atteint tout juste les 900 postes. «Avec l’arrivée de l’autoroute à Payerne en 2001, on s’attendait à ce que ça tombe tout seul, se souvient Christophe Chardonnens. On a été déçu: ce n’est pas aussi simple.» A l’image de la Rose de la Broye, deuxième «zone d’activités prépondérante» retenue par le plan directeur intercantonal, c’est même parfois compliqué. A un jet de pierre d’Estavayer-le-Lac (FR), cette parcelle de 312 000 m2 attend elle aussi de l’industrie à haute valeur ajoutée et la création de 2000 emplois. Mais en pleine zone agricole, les paysans s’y opposent.

Le développement broyard bute encore sur un autre obstacle: des transports publics qui tardent à satisfaire. «On se bat pour faire avancer nos deux futures colonnes vertébrales», explique Christophe Chardonnens. Soit le RER fribourgeois – dont on espère le doublement des cadences sur la ligne Fribourg-Payerne-Yverdon d’ici à 2014 – et le RER vaudois, qui promet la même augmentation de capacité sur la ligne Morat-Payerne-Lausanne d’ici à 2018.

Si le boum économique se conjugue surtout au futur, l’attrait de la Broye pour de nouveaux habitants est, lui, bien réel. Le phénomène touche toute la région – à Payerne, la population a augmenté de 26% en dix ans – mais il est particulièrement spectaculaire au sud de la Broye. Attablé au club-house de sa nouvelle Résidence du Château» au cœur de Lucens (VD), le promoteur valaisan Roland Morisod en sait quelque chose. Inauguré en septembre 2011, ce complexe de standing a déjà trouvé preneurs pour 15 de ses 20 appartements. Fitness, sauna, piscine, coiffeur, concierge: la clientèle est aisée et tout y est. «Les locataires travaillent à Lausanne, voire à Genève», explique le propriétaire. Autant de nouveaux Broyards que la distance ne décourage plus. Parce qu’elle est devenue théorique: le M2 est à moins d’une demi-heure de voiture et «vous êtes aussi rapidement au centre de Lausanne que si vous vivez à Lutry», résume Roland Morisod.

Exclusive, la Résidence du Château n’est que la pointe de l’iceberg. La population de Lucens a augmenté de 20% en à peine une année et frise désormais les 3000 âmes. «Et 80% des nouveaux habitants travaillent dans la région lausannoise», estime Roland Morisod. Il y a dix ans, le Valaisan n’aurait pas misé un kopeck sur la Broye, «comme tout le monde, j’avais des préjugés». C’est donc presque à son corps défendant qu’il acquiert, il y a neuf ans, 18 objets à Lucens pour un prix dérisoire. Mais constatant l’intérêt des Lausannois – peu ou prou, les loyers sont moitié moins élevés qu’à Lausanne –, il multiplie les opérations. «Aujourd’hui, j’ai fait environ 100 appartements à Lucens et une centaine d’autres entre Domdidier et Estavayer.»

Quand on lui reproche de transformer la Broye en région dortoir, Roland Morisod rigole: «C’est faux! A Lucens, la nouvelle Coop a ouvert il y a six mois, il y a deux boulangeries… C’est grâce à l’arrivée de nouveaux habitants.» Et d’enchaîner: «Peu importe qu’il n’y ait pas trois nouvelles usines Ciba-Geigy, les gens sont mobiles! Au sud, Lucens et Moudon sont dans le bassin résidentiel Lausannois, au nord Avenches est une zone périurbaine bernoise. Ce développement fait sens, tant que l’on reste dans des centres naturels et sur des axes qui existent. Et ce sera d’autant plus évident si les transports publics se développent enfin. Ce qui serait absurde, en revanche, c’est d’aller poser des zones villas dans les pâturages.»

Hors-sol mais amoureux de la Broye, Roland Morisod la voit évoluer dans trois directions: de petits centres développés et résidentiels sur les grands axes, des terres agricoles préservées sur le plateau broyard et un développement économique accéléré à Avenches. «Nespresso est un phare, c’est là qu’il faut mettre le paquet en termes d’industrie!»

Un discours qui n’est pas irréconciliable avec celui de Serge Bonny, agriculteur à Villars-le-Grand (VD), et municipal de Vully-les-Lacs, au nord du district. Ses champs de tabac s’étendent à perte de vue sous les fenêtres de la ferme familiale. Au sud, la ville d’Avenches se découpe sur les Alpes. A l’est, on devine le lac de Morat. «Ici, ce sont surtout les Neuchâtelois et les Bernois qui s’installent, détaille-t-il. On ne va pas refuser les gens parce qu’on a peur de devenir une région dortoir. Ces gens paient des impôts. C’est à nous d’être assez imaginatifs pour créer des emplois.» Mais pour Serge Bonny, l’essentiel est «que nos jeunes puissent vivre et travailler dans la Broye. D’où l’importance de faire venir des entreprises à haute valeur ajoutée et de faire cohabiter l’agriculture avec le développement économique.»

La Broye de ses rêves ressemble ainsi à celle qu’il voit par la fenêtre: «La plaine pour l’agriculture, des zones résidentielles et des pôles économiques, industriels ou artisanaux, bien définis. Avec une exigence: que ces pôles créent en tout cas 50 à 60 emplois par hectare.»

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