Demain, mine de rien, Moritz Leuenberger va marquer le paysage audiovisuel de la Suisse de ces dix prochaines années. Au moins. Le conseiller fédéral, chef du Département de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication (DETEC), annoncera en effet les bénéficiaires des concessions de radios et télévisions locales dans les régions où plusieurs concurrents sont en lice. Si la décision finale incombe au chef du DETEC, celui-ci s'appuie sur les recommandations émises par un groupe d'une dizaine d'experts de l'Office fédéral de la communication (Ofcom).

La bataille fait rage et le petit monde audiovisuel local est en ébullition dans plusieurs régions du pays. A la clé, souvent, la survie pure et simple d'une chaîne ou d'un projet et, dans le cas de l'octroi d'une concession, de l'argent - parfois plusieurs millions - provenant de la redevance fédérale. Car la nouvelle loi sur la radio et la télévision (LRTV) prévoit de redistribuer aux diffuseurs régionaux davantage d'argent que par le passé. Ainsi, les télévisions locales de Suisse se partageront 32 millions (contre 7 auparavant), tandis que les radios toucheront 16 millions au lieu de 9,5. Tour d'horizon des enjeux en Suisse romande.

• Guerre des ondes radios

Pour les radios, la redevance est presque secondaire. En effet, la bande FM n'est pas extensible et est déjà surchargée. «Il n'y a presque plus de place», confirme Caroline Sauser, porte-parole de l'Ofcom. Obtenir une concession, c'est obtenir une place sur la bande FM et donc l'assurance d'avoir un potentiel d'auditeurs. Sans concession officielle, les radios peuvent continuer d'émettre via Internet ou le câble, et éventuellement déposer une demande de concession DAB (Digital Audio Broadcasting), encore peu captée. Autant dire qu'être présent via les ondes hertziennes est actuellement le seul garant d'une viabilité économique.

Le 7 juillet, des concessions non disputées ont déjà été attribuées à Radio Chablais (zone Chablais), Rhône FM (zone Bas-Valais), Radio Fribourg (zone Fribourg), Canal 3 (zone Bienne) et BNJ FM (zone Arc jurassien). Pour cette dernière zone, une seule demande de concession avec redevance a été déposée par BNJ FM (qui regroupe les trois radios de l'Arc jurassien RTN, RFJ et RJB du bouillant Pierre Steulet) qui l'a donc logiquement obtenue. Deux demandes de concessions sans redevances ont également été déposées par Arc FM -où l'on retrouve Pierre Steulet- et deux radios, neuchâteloise et jurassienne, diffusées via Internet et le câble, regroupées dans le projet appelé Première Lune (LuNe).

A Genève, deux radios sont en concurrence. Radio Cité, autrefois «radio des Eglises», est aujourd'hui professionnalisée et compte notamment dans ses rangs l'ex-journaliste star de la RSR, Pascal Décaillet. Meyrin FM, lancée en 1994 par des jeunes passionnés, lui dispute la concession. La zone «Arc lémanique» (Genève-Villeneuve-Yverdon) est au bénéfice de quatre concessions pour six demandes. Deux pôles se font face. D'un côté on trouve la vaudoise Rouge FM et la genevoise Radio Lac, propriétés de l'homme d'affaire Hugues de Montfalcon (LT du 15.03.2008), de l'autre, le pool représenté par One FM et LFM (ex-Lausanne FM).

• Stations favorites

Ces quatre stations sont les grandes favorites. Mais à Genève, la bataille est plus âpre. La ville de Genève a en effet pris fait et cause pour Buzz FM, dans laquelle on trouve le promoteur immobilier Stéphane Barbier-Mueller, également actionnaire de la TV locale Léman Bleu, menaçant ainsi l'historique Radio Lac. Dernier acteur, la station en langue anglaise Léman Local, pilotée par le président du Ge-Servette HC, Hugh Quennec, qui semble avoir peu de chance.

• TV historiques menacées

Les chaînes de TV locales concessionnées auront, outre une part de la redevance, l'assurance d'être diffusées par les cablo-opérateurs de leur région. Les télévisions écartées ne toucheront aucune redevance mais peuvent continuer d'exister sur Internet et négocier elles-mêmes avec les cablo-opérateurs leur diffusion. Des conditions qui rendent leur existence économique très aléatoire. En Suisse romande, Léman Bleu à Genève et Télébielingue à Bienne ont déjà reçu une concession. Elles étaient seules en lice dans leur région. Les trois autres zones de diffusion sont fortement disputées.

• Ambiance délétère

A commencer par celle qui réunit, curieusement, Vaud et Fribourg qui voit s'affronter deux projets. Le premier, favori, est porté par les télévisions régionales dites «historiques» (TVRL, ICI TV, etc.) alliées à la ville de Lausanne, à Edipresse (éditeur du Temps à 44, 7%) et le groupe fribourgeois Saint-Paul (éditeur de La Liberté). Le second projet, qui joue le rôle d'outsider, est celui porté par Hugues de Montfalcon, propriétaire des radios Rouge FM et Radio Lac.

Dans l'Arc jurassien, on retrouve Pierre Steulet, allié au président de Neuchâtel Xamax, Sylvio Bernasconi, dans le projet Arc TV,qui affronte la télévision historique neuchâteloise Canal Alpha. Enfin, en Valais, la concession oblige une diffusion en deux langues. Une véritable coalition de la quasi-totalité des médias locaux s'est regroupée autour du patron haut-valaisan de Radio Rottu, Christian Stärkle, pour disputer au diffuseur historique Canal 9 - première télévision locale de Suisse, fondée en 1983 - la fameuse concession, le tout dans une ambiance des plus délétères.