Son chignon, son célibat, ses livres, sa foi: les apparences indiquent qu'Elisabeth Huguenin, née en 1885 au Locle, orpheline en 1890, était de la vieille école. Mais cette fille d'horloger avait-elle vraiment épousé la cause des enfants comme on entre dans les ordres, pleine de ferveur et de principes? Mieux. Institutrice, puis professeur, elle a défendu l'émancipation des femmes et prôné une éducation centrée sur l'individu. Elle a quitté à 30 ans son canton pour enseigner en Allemagne. Plus tard, elle ira en France, à l'Ecole des Roches du pédagogue Bertier. Elle a rédigé une douzaine d'ouvrages pédagogiques dont certains traduits en danois, allemand, grec, italien et espagnol. Aujourd'hui, des chercheurs en éducation redécouvrent la pédagogue oubliée. Son ouvrage majeur, publié en 1923 par l'Institut Rousseau de Genève, s'intitulait La coéducation des sexes.

A l'âge de 65 ans, la féministe prenait une retraite active, ouvrant à Neuchâtel un bureau de l'égalité privé. Sa carte de visite déclinait ses titres sans fausse pudeur, passant sous silence son dernier engagement, assistante sociale à l'Armée du Salut à Paris auprès des «enfants abandonnés»: «Mademoiselle E. Huguenin, ex-directrice de l'Ecole Vinet, à Lausanne, ex-chef de maison et Professeur à l'Ecole des Roches, à Verneuil (Eure) France, ex-directrice de la Maison d'Observation du Service social de l'Enfance, à Paris, conseillère en vocations, ouvre à Neuchâtel une consultation d'orientation féminine».

Une psychanalyse longue et tardive

La trajectoire de la jeune femme sans dot mais à la tête bien faite devient plus subtile et passionnante à la lecture de ses «cahiers de rêves» et de deux autobiographies tardives. En 1947, Elisabeth Huguenin, 62 ans, fait un choix courageux, peu commun à l'époque: elle entreprend une psychanalyse. Pour surmonter son sentiment «d'avoir passé à côté de la vie en poursuivant une chimère», elle fait des aller-retour Neuchâtel-Ascona. Son analyste, une disciple de Jung, s'appelle Alwina von Keller et vit au Tessin. Les deux femmes s'étaient rencontrées dans les années 1910, en Allemagne. Alwina conseille à Elisabeth de se remettre à écrire. Cette fois-ci, il ne s'agit ni d'un ouvrage féministe, ni d'un livre de plus sur ses collaborations avec les pédagogues Berthier, Ferrière et Geheeb. Pendant ving-deux ans, irrégulièrement, la sexagénaire va tenir sept cahiers de rêves, carnets de bord de ses songes nocturnes. Comme par souci d'honnêteté, celle qui s'est fait connaître comme une pédagogue féministe déterminée charge une amie de déposer après sa mort ses textes d'«errante», de «femme sans foyer», à la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel.

Une vie solitaire et sans tendresse

Ses écrits révèlent qu'Elisabeth Huguenin est entrée dans le monde des institutrices poussée par son frère aîné. Quand il la somme de gagner sa vie «le plus vite possible», parce que leur condition d'orphelins l'exige, elle revoit soudain l'expression défaite de ses propres maîtresses. «Cette usure, cette vie solitaire sans tendresse, il me faudrait donc les connaître», se souvient-elle dans ses Mémoires. Mais pour cette bonne élève, fille d'institutrice, l'enseignement est le seul métier abordable. C'est aussi «un piège» auquel il n'existe qu'une échappatoire: le mariage. La jeune fille se résigne à enseigner en milieu rural, aux Cernets, puis aux Hauts-Geneveys dans le Val-de-Ruz, mais refuse la main de Jacques, son premier prétendant: «Pour demeurer fidèle à mon idéal d'un amour intégral, je rompis ce lien au prix d'une intolérable souffrance.» Et d'ajouter: «L'aspiration à me développer en tant que «personne» tenait en échec l'exigence de l'espèce.»

Et maintenant, que va-t-elle faire? Elle découvre une troisième voie lors d'une conférence donnée à Neuchâtel par une féministe. Entendre «une inconnue parler de la condition misérable des femmes du prolétariat» et exiger le droit de la femme «à disposer d'elle-même dans l'amour», voilà qui provoque chez elle un déclic. L'institutrice de village s'inscrit bientôt à l'Académie de Neuchâtel, en lettres. Rare étudiante parmi les étudiants, elle comprend vite que «l'envers de cette promotion sociale, c'est la solitude, rançon de l'indépendance».

La voie des rêves

«Noël très assombri par le spectacle des familles heureuses», écrit Elisabeth le 26 décembre 1963, à 78 ans. «Cela me prend souvent: je pense à la famille, la richesse, le bonheur humain […], choses que j'ai souvent refoulées. Parviendrai-je à dépasser ce stade…?»

Avec sa «mère spirituelle» Alwina, elle a appris à déchiffrer les symboles des rêves. Elle réalise que la perte précoce de ses parents, cet abandon qui va de pair avec son idéalisation du couple, l'a durablement marquée. Robe à deux faces, l'une belle et l'autre hideuse, montre perdue, scène de lit «avec X.» perturbée par un inconnu à revolver, impossible embarquement dans un paquebot pour l'Amérique, ses rêves décrivent souvent un rendez-vous manqué.

Parmi les personnages masculins, celui qu'elle nomme «X.» domine. Qui est-il, le collègue danois qu'elle aima en Allemagne ou l'écrivain français dont elle fut l'amie plus tard? Toujours il lui échappe, comme dans ce rêve où le couple descend une colline pour s'immobiliser devant une maison. Elisabeth rapporte l'entretien qui clôt ce songe: «Voulez-vous m'attendre ici, me dit-il. Et il rentre chez lui pour ne pas revenir.»

La thérapie soulage la vieille femme. Mais son dernier rêve noté garde un goût amer. Cette chrétienne convaincue écrit, à 84 ans, un an avant sa mort, dans un home de Saint-Aubin: «Rêvé que j'étais dans une lumineuse salle de l'Hôtel de Ville à Paris», au «tapis soyeux et brillant de teinte mauve». Le président de la Ville fait un discours. Parmi ses secrétaires, elle reconnaît X. «vêtu d'un complet bleu marine très élégant». Elle quitte alors le «faste» de la mairie et s'en va «par les ruelles». Sur une place se dresse une église «peinturlurée grossièrement, en noir». Elle n'entre pas, elle ressent une «impression fort désagréable» en constatant qu'il n'y a âme qui vive à la ronde.

Source: Bibliothèque publique et universitaire, Neuchâtel.

Pour en savoir plus:«Esquisse biographique d'élisabeth Huguenin, 1885-1970»

Marie-Christine Fardel. Faculté de psychologie et des sciences de l'éducation de l'Université de Genève. 1998.