Le journalisme d’enquête est en deuil. Ces jours, la suppression d’Il Caffè sera officiellement annoncée. Sa dernière édition paraîtra en juillet. Le groupe Corriere del Ticino, propriétaire du dominical tessinois, en a décidé ainsi. Il sera remplacé par une publication dont on ne sait pas grand-chose.

Cofondé en 1994 par Giò Rezzonico et Lillo Alaimo, Il Caffè s’est imposé dès 2000 comme le principal média d’enquête au Tessin, en dévoilant le «Ticinogate». Une affaire de corruption qui s’est révélée le plus grand scandale politique et économique qu’a connu le canton. Le journal gratuit a depuis poursuivi ses investigations, avec succès, malgré les constantes menaces de poursuite judiciaire.

Disparition inquiétante

Supprimer l’une des dernières publications dédiées à l’enquête, c’est très inquiétant, estime Maria-Chiara Fornari, présidente de l’antenne tessinoise du Syndicat suisse des médias (SSM). «Il Caffè a souvent traité des thèmes que les autres médias n’abordaient pas.» On ignore encore de quoi aura l’air le remplaçant d’Il Caffè, mais Maria-Chiara Fornari relève que, lors d’un débat organisé en mars par le Parti socialiste de Lugano, le nouveau rédacteur en chef du quotidien Corriere del Ticino, Paride Pelli, soulignait notamment le «grand potentiel publicitaire» d’un dominical. «Comme journaliste, j’aurais préféré entendre parler un peu plus du profil éditorial de la nouvelle publication.» Elle se demande si l’investigation, «toujours moins présente dans les quotidiens», sera autant valorisée qu’elle l’a été dans Il Caffè. «On a l’impression qu’aujourd’hui, les médias tessinois sont dirigés davantage par des managers que par des journalistes.» La syndicaliste se questionne par ailleurs sur le sort des six salariés du journal.

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Secrétaire de l’Association tessinoise des journalistes (ATG), journaliste indépendante ayant régulièrement collaboré avec Il Caffè, Natascha Fioretti insiste: «Il s’agit du seul dominical de qualité dans le canton. Ce vide créera un sérieux problème quant au pluralisme.» Au fil des ans, il s’est distingué par sa qualité, reconnue par les classements de l’Université de Zurich, souligne-t-elle, et en janvier son responsable, Lillo Alaimo, a été sacré «Local Hero» par la prestigieuse revue Schweizer Journalist pour son activité d’investigation.

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«Au Tessin, en ce qui concerne les sujets brûlants, Il Caffè a toujours été en première ligne. C’est une voix importante, indépendante et courageuse qui s’éteint», regrette-t-elle, considérant que remplacer le dominical ne sera pas évident. «Fidéliser 70 000 lecteurs ne se fait pas du jour au lendemain.»

Journalisme tessinois moins libre

Rappelant la disparition du Giornale del popolo en 2018, Natascha Fioretti observe que «le journalisme tessinois devient toujours plus homogène et moins libre». «D’ailleurs, partout en Suisse, les médias se concentrent dans quelques mains et on assiste continuellement à des coupures dans la culture et l’investigation, au profit de magazines sur papier glacé où l’on traite des dernières tendances des produits de luxe», déplore-t-elle.

Pour Gilles Labarthe, journaliste et chercheur, auteur de Mener l’enquête (Antipodes, 2020), en effet, «l’enquête est en péril». «Sur la cinquantaine de journalistes d’investigation que j’ai interviewés ou observés dans le cadre de ma recherche universitaire, à peine 10% continuent à faire de l’enquête. Les autres ont changé de profession, travaillent dans la communication ou pour des ONG, ou font du journalisme plus léger.»

Pourquoi? Les raisons abondent, soutient-il. «Menaces d’intimidation judiciaire, pressions économiques de la part des annonceurs (banque, luxe, pharmacie, etc.); accès difficile et de plus en plus contrôlé à l’information officielle; rapport de force toujours plus défavorable face à la pléthore de communicants professionnels employés par les secteurs public et privé; manque de temps et de ressources dû aux restructurations, repositionnements éditoriaux, fusions et disparitions qui ont touché les médias suisses ces dernières années…»

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