Pascal Décaillet boycotté par des députés

Genève Des parlementaires fédéraux refusent l’émission «Genève à chaud»

Son journaliste irrite, comme sa méthode

C’est un drôle de serment, celui qui unit une partie de la députation genevoise à Berne. Un pacte peu banal, qui vise un journaliste en particulier: Pascal Décaillet, animateur et producteur de Genève à chaud, l’émission phare de Léman Bleu. Certains parlementaires ont en effet décidé de boycotter ce plateau de la télévision locale, fâchés, à un titre ou à un autre, contre l’impétueux débatteur.

«Pascal Décaillet aime avoir sa cour, et nous n’avons aucun plaisir à lui rendre gloire, explique Hugues Hiltpold, conseiller national PLR. Ses émissions parlent davantage de lui que de ses interlocuteurs. La délégation genevoise, dont la plupart des membres partagent ce sentiment, a donc pris la décision de ne plus se prêter à ce jeu. Comme certains d’entre nous n’y étaient jamais invités, nous n’avons pas eu besoin de nous forcer.» Un point de vue que confirme Christian Lüscher, son colistier. «Nous avons décidé de ne plus servir de tremplin publicitaire à Pascal Décaillet, qui a une fâcheuse propension à ridiculiser ses invités les plus faibles», glisse un autre. A la notable exception du MCG Roger Golay, la conjuration aurait d’abord rassemblé tous les députés, de gauche comme de droite. Mais les élections approchant, le pacte s’est émoussé, certains préférant saisir la main que leur tend ce diable d’homme.

Pascal Décaillet, un personnage. Entrepreneur crâne – il est patron de son propre bureau, Pascal Décaillet Productions, ainsi que de l’agence Decaprod –, journaliste impénitent, il aime la plume comme la boîte à images. Talentueux – il a reçu de nombreux prix –, cultivé, frondeur, catholique – la seule affiliation dont il se revendique –, invoquant souvent l’histoire dans sa forme lyrique et grandiloquente, il défend des positions conservatrices. S’il n’appartient à aucun parti, il ne cache pas une sympathie à l’égard des thèses UDC et MCG sur la souveraineté et la préférence nationales, le fédéralisme, le protectionnisme, la frontière. «Un homme plutôt de droite, que la droite pourtant n’aime pas», résume la conseillère nationale socialiste Maria Bernasconi. Ses chroniques féroces – il est passé par presque tous les titres de la presse romande – ont souvent fait jaser la République. Comme son soutien à l’initiative sur l’immigration de masse, par exemple.

Décaillet dérange, polarise. «Atypique? Certainement, et je m’en réjouis, note le rédacteur en chef de Léman Bleu, Laurent Keller. Peu de journalistes en Suisse ont autant de fougue que lui. Mais sur le plateau, il est avenant. Il a le mérite d’avoir un style. Veut-on d’un animateur insipide?» Non, mais moins partial, peut-être? Laurent Keller précise: «Il invite plus volontiers les présidents de parti que tous les députés, il fonctionne à la récurrence. Et pourquoi pas? En revanche, pour les élections, il a invité les 178 candidats. Qu’on ne lui reproche pas alors de ne pas offrir la pluralité des voix! Franchement, je regrette que ce genre de micro-pacte existe.» Le principal intéressé aussi, sans doute. Contacté, il n’a pas répondu à nos sollicitations.

La socialiste Maria Bernasconi, elle, comprend la démarche du boycott, même si elle se sent peu concernée, ne se représentant pas aux prochaines élections: «On en a marre de son côté donneur de leçons. C’est la raison pour laquelle j’ai refusé quelquefois ses invitations. Je pense qu’il faut être ferme avec certains médias, même s’il faut avouer que la relation entre politiques et médias est ambiguë, puisque nous avons des uns et des autres un besoin réciproque.»

C’est là le cœur du problème. Et la raison, sans doute, pour laquelle certains députés ont finalement préféré ne pas se priver des feux de Genève à chaud, à l’approche de l’échéance électorale. «Je trouve absurde de boycotter une émission, d’ailleurs j’y suis allé mardi soir, commente le conseiller national socialiste Manuel Tornare. D’autant plus que la RTS nous a mis sur la touche. A part Carlo Sommaruga et Liliane Maury-Pasquier, celle-ci n’invite que des Vaudois!»

Un cri du cœur qui révèle ce qui taraude les politiques: l’exposition médiatique avant le vote, la course aux minutes, toujours plus longues quand il s’agit de celles dévolues à ses adversaires politiques… Mais pour la conseillère aux Etats socialiste Liliane Maury-Pasquier, Pascal Décaillet ne pèche pas qu’à l’heure des élections: «En quatre ans de législature, je n’ai été invitée que deux fois à Genève à chaud, et sur le même sujet. Vous avouerez que pour une télévision locale, c’est faire peu de cas de notre travail à Berne.» Même sentiment pour la conseillère nationale verte Anne Mahrer: «Je reproche à cette émission de passer les mêmes invités en boucle et les autres sous silence. Mais je ne boycotterai pas pour autant.»

Le conseiller national MCG Roger Golay, lui, en a passé du temps sur le plateau de Genève à chaud. Ce n’est pas pour cela, jure-t-il, qu’il a d’emblée refusé l’idée du boycott: «Ces rancunes personnelles sont au final dommageables pour le citoyen genevois, privé d’un débat sur une chaîne locale qui s’intéresse encore à la politique. Certes, on prend le risque de ne pas être à la hauteur devant ce journaliste cultivé qui connaît la politique suisse sur le bout des doigts. Mais on doit assumer.» De son côté, le conseiller national UDC Yves Nidegger temporise: «J’ai pris ce pacte pour un mouvement d’humeur, mais si on boycottait tous les journalistes insupportables, on ne répondrait plus à grand monde!» Devant la perspective des élections, Genève à chaud pourrait avoir raison des pactes prononcés à froid.

«Pascal Décaillet aime avoir sa cour, et nous n’avons aucun plaisir à lui rendre gloire»