La grève des femmes de 1991 a été un succès: quelque 500 000 personnes y ont participé d’une manière ou d’une autre. Les médias aussi y ont accordé beaucoup de place, mais en occultant presque toujours son volet politique. «La grève a été ridiculisée, détournée, mignardisée», écrit Catherine Cossy dans une publication de l’Union suisse des journalistes et du Syndicat suisse des mass media parue un an après l’événement.

Comme aujourd’hui, les femmes journalistes ont à l’époque été confrontées à un douloureux dilemme: valait-il mieux débrayer et montrer que sans elles, rien ne va plus, ou plutôt utiliser leur pouvoir et rendre compte de la grève? Souvent, elles ont préféré manifester, laissant le champ libre à leurs collègues masculins pour parler de leur mouvement. Le résultat a souvent été déprimant. «Les journalistes ont banalisé la grève en la transformant avec beaucoup de légèreté en un événement ponctuel. Ils n’ont pas pris au sérieux les revendications politiques de cette journée», tranche Anne Fritz.

A lire aussi: Simonetta Sommaruga: «La pression de la rue est toujours nécessaire»

Titulaire d’un bachelor en études internationales et d’un master en études genre de l’Université de Genève, cette jeune femme de 27 ans est coordinatrice de la prochaine grève des femmes à l’Union syndicale suisse (USS). Comme elle n’était pas née lors de la première grève, elle ne peut en parler qu’à travers les souvenirs de ses parents. Sa mère est descendue dans la rue et son père a cuisiné les spaghettis. «Il s’en est vanté longtemps après», raconte Anne Fritz.

Des clichés tenaces

Dans les médias, il ne s’est pas passé autre chose. En 1991, la société est encore très patriarcale et les hommes volent la vedette aux femmes en ce 14 juin. Plutôt que de s’attarder sur un événement ayant mobilisé autant de femmes, ils préfèrent parler de l’atmosphère «bon enfant» qui l’entoure. Ils multiplient les jeux de mots au goût douteux et les commentaires condescendants. Même si les femmes sont en colère parce que rien n’a bougé en dix ans après l’article constitutionnel voté par le peuple, ils sont nombreux à titrer sur «la vie en rose». La couleur de la grève les met en joie: 24 heures parle «d’une journée à l’eau de rose» ou alors «rose morose» pour finir par «une grève sans grandes vagues» dans les pages régionales.

Lire aussi: Le jour où les femmes ont pris les rues

C’était l’un des slogans d’il y a vingt-huit ans: «Les femmes bras croisés, le pays perd pied.» Plusieurs journaux estiment que cela n’a pas été le cas. Pour L’Est vaudois, «le pays n’a en tout cas pas perdu pied». La palme de la désinformation revient au Nouvelliste, pour lequel la grève n’a tout simplement pas eu lieu, même si des femmes ont débrayé, par exemple dans une entreprise de Naters. Son correspondant haut-valaisan n’hésite pas à soupçonner «quelques jeunettes insouciantes d’avoir profité de l’occasion pour s’offrir un week-end prolongé en Italie voisine».

Quant à La Suisse, quotidien genevois disparu en 1994, il se fend d’un portrait d’Yvette Jaggi, «une mecque devenue syndique». Comme si les femmes qui réussissent ne sont plus de vraies femmes, mais des créatures hybrides n’étant parvenues au sommet du pouvoir que par leur combativité, voire leur agressivité. Peu féminin, tout cela! Les clichés sont encore tenaces. Le langage épicène n’est pas encore passé par là et les rares journalistes qui parlent d’une «cheffe» mettent encore le mot entre guillemets. Le Démocrate – aujourd’hui Le Quotidien jurassien – refuse même la forme féminine à deux députées.

Lire aussi: La révolution éclair des footballeuses argentines

Les hommes aux fourneaux, ces super-héros

Les hommes, eux, s’accordent le beau rôle: celui du «papa poule» qui, exceptionnellement, se met aux fourneaux et conduit les enfants à la crèche. Le journaliste du Courrier consacre non seulement la moitié de son papier au fait qu’il a dû garder sa fille durant un demi-jour, mais omet aussi de parler des 5000 femmes qui ont participé à la manifestation dans les rues de Genève.

En lisant tout cela, près de trois décennies plus tard, Anne Fritz ne sait plus si elle doit en sourire – jaune – ou s’en désoler. Elle commence à dire qu’elle n’a pas été surprise. Puis elle s’irrite tout de même: «Il est quand même choquant de voir que les hommes ne parlent des tâches domestiques que lorsque ce sont eux qui les assument. Alors, ils se prennent pour des super-héros»!

Lire aussi l'opinion: Quand les femmes montrent la voie

Des journalistes hommes, elle espère qu’ils n’occulteront pas cette année-ci les revendications politiques de la grève. Les syndicats en ont beaucoup pour promouvoir l’égalité et une meilleure conciliation des vies familiale et professionnelle, à commencer par un congé parental de vingt-quatre semaines – à se répartir à parts égales entre les deux parents. Même si la journée de la grève doit appartenir aux femmes, elle compte sur la contribution des hommes pour changer la société. «Et cela, durablement, au-delà du 14 juin», insiste-t-elle.