C'est l'histoire d'une idée profilée, dissoute dans un consensus mou. Au départ un constat: face aux métiers, garçons et filles ne sont toujours pas égaux. Quand ils ne se désintéressent pas de leur avenir professionnel, les secondes continuent à choisir en masse les professions dites féminines, celles qui offrent des salaires moindres et moins de perspectives de carrière.

Pour briser le cercle, la Conférence suisse des déléguées à l'égalité a donc repris une trouvaille américaine. Baptisée là-bas «Emmenons nos filles au travail», elle consiste à inciter les pères à partager un jour de labeur avec leurs filles. Comme rien ne vaut l'exemple, on espère qu'en montrant ce qu'ils font, ils ouvriront à leurs «rejetonnes» de nouveaux horizons professionnels. De leur côté, les Départements de l'instruction publique jouent le jeu et libèrent les élèves concernées par cette découverte. Ainsi est née la «Journée des filles», agendée depuis 2002 au second jeudi de novembre.

Bien sûr, l'idée n'a pas que des avantages. Celles dont le papa est chômeur ou absent se trouvent d'emblée exclues. Suivant le métier exercé, ce n'est pas beaucoup plus folichon. Une fois que le père travailleur a expliqué qu'il répondait surtout au téléphone et pianotait un maximum sur son ordinateur, l'enfant risque de se trouver un peu en panne de visualisation pour se projeter dans un travail. Et puis, le risque de perpétuation des modèles – ouvrière, fille d'ouvrier – n'est pas complètement à négliger alors qu'on essaie justement d'en sortir. En fait, le concept semble surtout convenir au petit artisan, ravi de trouver dans sa fille le successeur que son guitariste de fils refuse d'être.

Tel quel, et généreusement promu, le schéma n'en a pas moins séduit. Les filles sont nombreuses à préférer le chemin de l'usine à celui de la classe. Ce qui pose un nouveau problème: que faire ce jour-là à l'école avec les garçons? Eux-mêmes ne sont guère motivés et râlent qu'ils préféreraient aussi rigoler au boulot plutôt que transpirer au tableau. Les maîtres n'osent pas tellement pousser, car si on avance vraiment dans le programme, ce sont les filles qui se plaindront qu'elles doivent rattraper ce qui a été fait. Casse-tête.

Premier de son genre (depuis, le Jura a suivi), le canton de Vaud a résolu le problème en débaptisant dès 2003 la «Journée des filles» pour la renommer «Osez tous les métiers». Ainsi, on ne fait plus de peine à personne et au nom de la sensibilisation mutuelle à des activités auxquelles ils n'auraient pas pensé, garçons et filles sont encouragés à découvrir ce qu'accomplit le parent du sexe opposé. Qu'il s'agisse d'activité ménagère ou professionnelle. Pour éviter l'écueil des géniteurs absents ou dont le métier est vraiment trop rébarbatif – et si maman est institutrice? – la palette des accompagnants a été élargie. Tante, parrain, copain de papa, cousine de maman, et plus généralement tout actif (ve) disponible peut être sollicité(e).

Ne subsiste que la barrière du genre, du moins en principe, car dans les faits celle-ci aussi a disparu sous une double pression. Celle des entreprises, qui s'organisent, et mettent sur pied de véritables circuits de groupes à travers bureaux et ateliers. Filles et garçons mélangés rencontrent ainsi des professionnels tout aussi mélangés. Et celle de l'école, toujours aussi ennuyée par les quelques-uns qui y restent (voir ci-contre) et qui insiste donc très fort pour que chacun se trouve une profession à visiter: «Egal avec qui», dit-on aux élèves.

Et c'est ainsi qu'avec les meilleures intentions du monde une journée de promotion professionnelle remplace ce jeudi en terre vaudoise une action militante. Vu qu'il existe déjà des offices d'orientation actifs et compétents, on peut se demander si c'est bien nécessaire. Surtout quand l'école se plaint d'être surchargée de missions accessoires; que le comparatif international PISA la révèle en difficulté avec ses objectifs de base; et que les petits Vaudois sont les seuls Romands à devoir trimer jusqu'au 24 décembre. Pour ne pas perdre un jour.