Ce qui lui manque le plus, c'est peut-être de ne pas pouvoir parler. De ne pas partager son histoire, raconter sa situation, ses peurs. «Etre illégale, c'est se sentir coupable. C'est risquer de passer pour une profiteuse.» C'est surtout faire attention à ce que l'on dit. Et à qui on le dit. C'est être aux aguets. Toujours.

«Je me sens comme en prison»

Depuis trois ans, Gabriela* fait partie de ces milliers de clandestins qui habitent en Suisse. Son passeport brésilien est estampillé d'un visa de touriste, expiré depuis longtemps. Allure d'étudiante sage de 23 ans, jolie et souriante, elle n'est pas quelqu'un qui se fait remarquer. Mais ce n'est pas encore assez. Souvent, elle voudrait être transparente. Elle évite le quartier de la gare, où les contrôles de police sont plus fréquents. Le soir, elle rase les murs en rentrant d'un baby-sitting. Elle ne va que rarement danser dans les discothèques latinos. Elle ne peut pas voyager, ne serait-ce qu'en France voisine. Certes, elle connaît quantité de jeunes femmes comme elle, avec lesquelles elle est toujours en réseau. Mais elle ne les fréquente guère. C'est trop dangereux. «Je suis libre, dit-elle. Mais je me sens comme en prison.»

A l'heure de trouver un logement ou un emploi, pourtant, il lui faut bien passer aux aveux. «Vous êtes jeune, courageuse, mais vous n'avez pas de papiers. Je ne peux pas vous engager», lui a répondu récemment une dame chez qui elle proposait de faire le ménage. «J'ai perdu beaucoup d'emplois à cause de ça. D'autres gens font la moue, mais ils finissent par s'habituer à la situation et me prennent à l'essai.» Après tout, chacun y trouve son compte: les tarifs horaires sont bien moins élevés.

Gabriela a commencé par trouver une chambre chez une vieille dame. Pas de télé, pas de musique, pas de cuisine, rentrée avant 10 h du soir: c'était inconciliable avec le baby-sitting. Elle a cherché ailleurs, prudemment. Un couple s'est laissé convaincre pour un loyer de 400 francs par mois. Elle s'y sent mieux. Mais avec eux, elle a passé un marché: «Si je me fais arrêter par la police, je ne parlerai pas d'eux. Ils n'existent pas.» La jeune fille affirmera qu'elle est en vacances. Puis elle insistera pour payer elle-même son billet de retour. «Je ne veux pas me sentir comme si j'avais volé ou tué. Ce ne serait pas juste de les impliquer dans mon histoire. Je partirai, c'est tout.»

Ne jamais traverser au rouge

En attendant, elle porte toujours sur elle son passeport, le seul bien qu'elle emporterait. Elle prend bien garde, aussi, à avoir avec elle son abonnement de bus en règle. Et de ne jamais traverser au rouge. Ce serait trop bête. Il lui arrive souvent de croiser des policiers lorsqu'elle promène les enfants qui sont sous sa garde. «Ils savent sûrement que je suis une illégale. Mais comme je suis avec des petits, ils ne m'arrêtent pas. Je fais semblant de ne pas les voir et de jouer avec les enfants. Chaque fois, je suis morte de peur.»

La jeune Brésilienne gagne 1200 francs par mois, 1400 lorsqu'elle a beaucoup de travail. Elle met de côté une centaine de francs par mois. «Je suis très dépensière», s'excuse-t-elle. L'école, où elle suit des cours de français, lui coûte environ 200 francs, s'ajoutent le loyer, le téléphone et le bus.

Dans le Nordeste brésilien, la jeune fille a grandi dans une famille de la classe moyenne. «Nous avions même une femme de ménage», explique-t-elle. Mais son père est parti, laissant sa femme et les quatre sœurs sans le sou. Trois d'entre elles sont aujourd'hui en Europe. Gabriela, elle, a deux vœux: pouvoir s'inscrire à l'université, et envoyer davantage d'argent à sa mère. A-t-elle un fiancé? «Ici, les conversations avec les garçons commencent toujours par «Vous venez d'où? Qu'est-ce que vous faites dans la vie?» C'est mal parti.

* Prénom fictif.