Le couperet est tombé hier. Deux semaines après l'annonce de la démission de Pascal Schouwey, rédacteur en chef de la télévision locale genevoise Léman Bleu, le conseil d'administration, en bloc, lui a emboîté le pas. La démission des dirigeants prendra effet le 8 mars 2004, date de la prochaine assemblée générale. Elle est consécutive au bras de fer avec l'Exécutif de la Ville de Genève.

«Ingérence politique»

Fin janvier, le conseiller administratif Patrice Mugny avait lié le versement de la subvention de la Ville (ndlr: pour les retransmissions en direct des séances du Grand Conseil genevois et du Conseil municipal) au renouvellement complet du conseil d'administration de Léman Bleu, «l'équipe actuelle n'étant pas à même de redresser la barre».

Hier, la réponse a été sans équivoque. «Nous n'acceptons pas l'ingérence politique de la Ville. Ces mesures, discutées ce matin durant trois heures, sont radicales et brutales. Mais si nous ne pouvons disposer des 270 000 francs de subvention, nous ne pouvons continuer à travailler. D'ici au 8 mars, le conseil d'administration essaiera de trouver des partenaires financiers privés pour assurer la continuité de la chaîne», précise Albert Knechtli, président du conseil. Pour Patrice Mugny, cette décision n'est pas négative. «La démission du conseil d'administration était notre souhait et on ne va pas s'en plaindre. Depuis plusieurs années, il a montré son incompétence.»

Mais, pour le personnel, ce bras de fer est lourd de conséquences. En effet, en attendant le versement de la subvention de la Ville, les dirigeants ont décidé de licencier l'ensemble des collaborateurs à fin avril, soit une vingtaine de personnes. «Nous ne voulons pas prendre le risque de nous trouver en cessation de paiement et que les téléspectateurs se retrouvent devant un écran noir», avance Albert Knechtli. Autre raison peut-être: un nouveau projet de télévision locale, Genève Télévision, est actuellement à l'étude à Berne. Elle pourrait dès lors se retrouver en concurrence directe avec Léman Bleu. Mais, pour Patrice Mugny, «ce licenciement collectif est un acte de vengeance du conseil d'administration contre les employés de la chaîne locale».

Grogne de la rédaction

Il est vrai que, le 5 février, ces derniers n'avaient pas mâché leurs mots à l'égard de leurs supérieurs. «Crises à répétition, aucune amélioration suite aux départs successifs de deux rédacteurs en chef, manque de compétence de l'équipe dirigeante et gestion calamiteuse», relevait un communiqué de presse signé par le personnel. De fait, il avait souhaité que des mesures radicales soient prises dans les meilleurs délais pour assurer la survie de la chaîne.

Aujourd'hui, «l'équipe a l'impression d'être prise en otage par un conseil d'administration démissionnaire. La décision du licenciement, grave pour l'avenir de la chaîne, revient au futur conseil d'administration, qui sera élu le 8 mars et qui bénéficiera de la confiance des actionnaires», dit en substance le communiqué du personnel d'hier.

Léman Bleu a été créée le 21 octobre 1996. Soutenue notamment par Télégenève, société qui exploite le réseau câblé de la Ville, l'histoire de la télévision locale genevoise est entachée de crises et de rebondissements. Après sept mois d'existence, elle licencie le tiers de ses collaborateurs. Confrontée à de graves difficultés financières, son budget avait fondu à 1,4 million de francs en 1998. Jean-François Acker, directeur de la chaîne, avait alors jeté l'éponge. Tout comme Michel Chevrolet, rédacteur en chef de 2000 à 2002, qui avait dénoncé le manque d'indépendance de la rédaction envers la direction et une gestion calamiteuse du personnel. Durant les deux dernières années, nombreux sont les collaborateurs de la chaîne locale à avoir changé de cieux. Malgré ce parcours parsemé d'embûches, Léman Bleu a connu son plus grand succès lors du G8 en juin 2003, réalisant son record d'audience avec 70 000 téléspectateurs. Si des investisseurs privés ne montrent pas leur intérêt d'ici un mois, Léman Bleu a de fortes chances de disparaître.