JURA

Joyau vert et sauvage du tourisme jurassien, l'étang de la Gruère est victime de sa popularité

Tourbière vieille de 13 000 ans, aménagée en réservoir d'eau pour l'exploitation d'un moulin en 1650, la gouille franc-montagnarde de huit hectares a besoin en urgence d'un plan de gestion conciliant les intérêts apparemment opposés de l'environnement et du tourisme.

Grosse gouille de huit hectares à 1000 mètres d'altitude, contenant 160 000 mètres cubes d'eau brunâtre, l'étang de la Gruère, l'un des plus grands de Suisse, situé entre Saignelégier et Tramelan, est un joyau que le Jura exhibe «à tort et à travers», constate Philippe Grosvernier, directeur du Centre nature des Cerlatez, installé à la porte de la réserve naturelle. Les promoteurs touristiques diffusent son image à tout va, car elle est la parfaite illustration d'un Jura vert et sauvage, un paradis de quiétude. L'effet est porteur: bon an mal an, 100 000 à 150 000 personnes s'y précipitent. C'est le site le plus couru dans le Jura.

La Gruère est également un bijou environnemental, ses tourbières sont d'importance nationale, la richesse de sa flore et de sa faune reconnue, avec des dizaines d'espèces de papillons, d'araignées, de libellules, de batraciens et d'oiseaux nicheurs.

Actuellement incohérente, l'exploitation du site lui cause de graves préjudices. «Le seuil de tolérance est largement dépassé, avertit Philippe Grosvernier. Il faut rapidement retomber sous ce seuil.» A considérer prioritairement comme une sonnette d'alarme, la formule comprend un autre mot clé: tolérance.

Il est hors de question de tout interdire, comme le fait le canton de Berne voisin. L'objectif du plan de gestion actuellement en gestation consiste à trouver les justes milieux entre la défense d'un patrimoine naturel fragile et l'opportunité offerte au grand public de s'y balader.

La formation des tourbières de la Gruère remonte à 13 000 ans, après la disparition du glacier qui recouvrait la région. Il n'y avait pas d'étang à l'époque. Le plan d'eau a été créé en 1650, lorsqu'un moulin a été érigé à proximité. Il fallait un grand réservoir d'eau pour actionner ses roues. Une digue fut construite au point le plus bas de la tourbière, l'inondant en grande partie. Une scierie a remplacé le moulin, utilisant elle aussi l'eau de l'étang. Jusqu'à l'arrivée de l'électricité en 1952.

La tourbière, profonde de huit mètres, a été exploitée jusqu'en 1943, lorsque les protecteurs de la nature se sont opposés à un vaste projet d'extraction. Devenu depuis lors une réserve naturelle de 120 hectares, le site de la Gruère a continué d'être utilisé comme terrain de détente: balade, pique-nique, baignade, patin sur la glace en hiver, navigation et pêche du brochet, de la perche, de la carpe ou de la tanche, introduits par l'homme.

Si l'arrêt de l'exploitation de la tourbière a eu des effets positifs, le piétinement sur et à côté d'un sentier pourtant régulièrement entretenu par des stagiaires bénévoles, détériore et érode les berges fragiles de l'étang. Préconisant des aménagements aussi consensuels que possible, après avoir négocié de bons arrangements avec les agriculteurs (les zones tampons fonctionnent) et les exploitants de forêts, le Centre nature des Cerlatez a interrogé les visiteurs du site. La majorité des 4000 sondés préconise des mesures strictes pour préserver l'endroit.

«Sous forme de boutade, nous proposions même de redonner au site sa vocation initiale en vidant l'étang et en interdisant son accès, explique Philippe Grosvernier. Il s'est trouvé 372 personnes pour appuyer cette solution extrémiste. On préfère tenir compte de l'avis des 3200 autres, qui optent pour une canalisation des randonneurs et des activités de loisirs. Elles réclament le renforcement de l'information, aujourd'hui très lacunaire, aux entrées de la réserve et sur le parcours de la randonnée.»

La sauvegarde du site passe tout de même par quelques interdits, notamment l'accès à la presqu'île qui s'avance jusqu'au milieu de l'étang, gorgée d'eau, sauvage et inexploitée, un biotope très sensible. Le public souhaite aussi l'abandon de la cueillette des champignons et surtout des myrtilles.

La notion de canalisation acquise, reste à lui donner du corps. Pour éviter tout piétinement, la construction de passerelles et de belvédères sur pilotis a été envisagée. Mais délaissée au profit d'un large sentier, confortable et clôturé, entre les entrées de La Theurre et de la scierie, sur la berge ouest de l'étang. Un sentier didactique plus discret continuerait de faire le tour de l'étang. Et la pêche, la baignade ou le patinage? La réponse est «oui, mais, dans des secteurs clairement délimités».

La balle passe à présent dans le camp des autorités cantonales, qui intégreront le cas particulier de la Gruère dans un paquet global contenant les plans de gestion des 19 marais jurassiens d'importance nationale. Propriétaires de terrains dans la réserve, Tramelan, Montfaucon, Le Bémont et surtout Saignelégier, commune sur laquelle se trouve l'étang, devront s'impliquer, à l'instar des protecteurs de l'environnement et des milieux touristiques. Tous semblent disposés à trouver un modus vivendi pour le joyau de la Gruère. Reste à vérifier s'ils sont prêts à en payer le prix, les aménagements pouvant coûter un million de francs? «Le Jura veut un Agenda 21, commente Philippe Grosvernier. Avec La Gruère, il dispose d'un magnifique terrain d'expérimentation du développement durable.»

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