La chute de Judah Elmaleh

On le décrit comme un formidable vendeur, un homme de réseaux, en contact avec les plus gros clients. Longtemps, Judah Elmaleh était l’un des «grands chefs» qui faisaient la pluie et le beau temps chez HSBC Suisse. La clientèle diamantaire dépendait de lui. Malgré un anglais rudimentaire, il siégeait au comité de direction, juste sous le directeur exécutif. La banque lui avait offert des ponts d’or pour qu’il reste. Il jouissait d’une liberté presque totale à la tête de sa division Méditerranée-Israël, ou Medis, qui gérait 12 milliards de dollars.

Et puis, en novembre 2012, Judah Elmaleh a été mis à la porte. Ses collaborateurs et presque tous ses clients ont subi le même sort l’année suivante.

L’ascension et la chute de ce banquier au verbe cru, décrit tour à tour comme odieux ou attachant, expliquent mieux que tout la descente aux enfers de HSBC Suisse.

Deux sources proches bien informées ont confirmé au Temps que Judah Elmaleh est désormais en conflit avec son ex-employeur. Une procédure les oppose aux Prud’hommes. «Ils l’ont mis dehors en cassant l’accord qu’ils avaient signé avec lui, et qui devait assurer qu’il ne parte pas avec ses clients», indique un banquier. L’avocate de Judah Elmaleh, Corinne Corminboeuf Harari, n’a pas fait de commentaire sur ce litige.

Que s’est-il passé? Le juriste en chef de HSBC Suisse, David Garrido, l’a raconté l’automne dernier aux juges français et belges qui enquêtent sur la banque. Selon lui, deux affaires de blanchiment, en France et en Espagne, ont scellé le sort de Judah Elmaleh.

La première affaire, appelée opération «Virus», concernait un trafic de cannabis marocain en France. L’argent de la drogue était partiellement blanchi en Suisse par un système de compensation. Cette technique a longtemps permis aux clients européens des banques suisses de se faire remettre de l’argent non déclaré dans leur pays de résidence, sans transfert bancaire. Son principe est simple: hors de Suisse, les détenteurs de comptes se font remettre des sommes en liquide par des «compensateurs», souvent des changeurs professionnels. En Suisse, ces mêmes montants sont débités des comptes des clients, ce qui compense l’opération. L’argent ne traverse pas physiquement la frontière.

Trois frères

Dans l’opération «Virus», les enquêteurs ont démontré que l’argent remis aux clients venait en partie du trafic de drogue. Deux frères de Judah Elmaleh ont été condamnés dans cette affaire en janvier 2013. Détail important: l’un travaillait chez HSBC Suisse, au sein de la division Medis, dirigée par Judah depuis 2005. Outre les clients d’Europe du Sud, celle-ci accueillait aussi les diamantaires et abritait pour l’essentiel de l’argent non déclaré.

L’enquête «Virus» n’a pas mis Judah Elmaleh en cause dans les transactions reprochées à ses frères. Mais à l’automne 2012, une seconde affaire éclate. En Espagne, des clients de HSBC reçoivent du cash par compensation. L’argent liquide vient de Chinois actifs dans la contrefaçon. Encore une fois, des comptes ouverts par la division Medis sont concernés.

HSBC avertit la justice suisse et ouvre une enquête interne. Elle met au jour des contradictions entre les profils clients établis par les employés de Medis et les transactions effectuées, sans que les responsables du desk l’aient relevé. C’est une sérieuse défaillance du système anti-blanchiment.

A la suite de ces affaires, «la banque avait perdu sa confiance» dans la division Medis, a déclaré le juriste en chef de HSBC Suisse, David Garrido, aux enquêteurs belges en octobre 2014. La division est supprimée, les clients expulsés. Judah Elmaleh est le premier à devoir partir.

«Même si nous n’avions rien contre Judah Elmaleh en particulier […] comme responsable de Medis, il ne pouvait pas rester», a précisé David Garrido.

Tout, pourtant, n’était pas la faute d’un seul homme. HSBC était malade dans sa structure même. «C’était une banque mal organisée, c’était toujours Londres qui décidait, mais les Anglais ne savaient pas vraiment ce qu’on faisait à Genève, même s’il y avait beaucoup de séances, de comités, d’audit etc.», explique un ancien cadre de l’établissement.

Créée par acquisitions successives (RNB, Guyerzeller…), HSBC Suisse était un conglomérat formé de baronnies indépendantes. Ce que le juriste en chef David Garrido a confirmé aux enquêteurs français le 18 novembre dernier: avant la «reprise en main de 2012 […] le groupe HSBC était une fédération d’entités qui n’étaient pas gérées de manière globale».

Sous les ordres de Judah Elmaleh, les anciens de la Republic National Bank d’Edmond Safra dominaient le desk Medis et le géraient à leur guise. «Judah était la banque dans la banque. Il faisait ce qu’il voulait. Personne n’avait une telle autonomie», ajoute une ancienne banquière qui connaît bien HSBC.

Selon une autre source, Judah Elmaleh faisait partie de la «dernière génération de banquiers formés par Edmond Safra en personne». Les contrôles, la bureaucratie internes et le culte de la «conformité» (compliance) réglementaire auraient été en quelque sorte étrangers à son logiciel.

Qu’il ait fallu attendre si longtemps pour changer les choses demeure surprenant. Depuis plus de dix ans, les signaux d’alerte s’étaient multipliés autour de Judah Elmaleh. A la fin des années 1990 et en 2005, son nom était déjà apparu dans deux affaires liées à de l’argent marocain non déclaré, amené en France par compensation. Mais il avait été mis hors de cause.

Aujourd’hui, la place financière suisse commence à tirer les leçons des déboires de HSBC. Les banques ont désormais l’obligation de détecter les opérations de compensation. Et même si celles-ci ne sont pas interdites, les gérants de fortune s’en méfient davantage. «J’ai totalement renoncé à en faire depuis l’affaire Elmaleh, assure une banquière. Parce qu’on ne peut jamais être sûr à 100% de la provenance de l’argent. Jamais.»