Les gens ont parfois beaucoup de peine à se comprendre, même lorsqu'ils parlent la même langue. C'est ainsi que le Tribunal de police a passé près d'une journée à essayer de cerner ce qu'avait voulu dire le remuant syndicaliste Rémy Pagani lors d'une conférence de presse consacrée aux manquements de l'autorité de surveillance des Offices des poursuites et faillites de Genève. Pour la plaignante, la juge Renée Pfister-Liechti, le message était pourtant clairement calomnieux: il s'agissait d'une «remise en question intolérable de l'honnêteté des magistrats concernés». Moins à l'aise comme accusé que comme dénonciateur public, Rémy Pagani a édulcoré son propos tout en maintenant que cette autorité s'était montrée partiale et n'avait pas fait preuve de toute la probité requise.

«Mes propos ont été déformés»

C'était le 18 février 2002, un épisode de plus dans ce feuilleton à scandale où les OPF étaient apparus comme le haut lieu de toutes les magouilles. Malgré une décision du Conseil supérieur de la magistrature qui relevait des lacunes dans la surveillance mais pas de manquements de la part des juges de l'autorité en question, Rémy Pagani jetait encore un pavé dans la mare. Face aux médias, ce dernier avait lu un long texte qui s'interrogeait sur des pratiques présentées comme de la «couverture» d'activités illégales opérée par des magistrats dont il mettait en doute l'intégrité. Tout le monde avait compris que Rémy Pagani accusait les juges d'avoir commis des délits pénaux. Il s'en défend aujourd'hui: «Mes propos ont été déformés. Les infractions ne visaient que les collaborateurs des Offices.»

Pour Renée Pfister-Liechti, la seule des trois juges à avoir déposé plainte, c'était la manœuvre de trop. «Durant des mois, beaucoup d'horreurs ont été dites sans que l'autorité réagisse. Avec la décision du Conseil supérieur de la magistrature, on a pensé voir le bout d'une polémique qui nous échappait un peu. Les accusations sont devenues au contraire plus féroces. Les décisions peuvent être critiquées, mais on ne peut pas s'en prendre ainsi à l'honneur des juges.» Magistrate à la Cour de justice, elle a visiblement très mal vécu cette période, jusqu'à en perdre momentanément l'usage de la voix et de devoir prendre cinq mois de congés maladie. «Cette histoire a indiscutablement affaibli le juge que j'étais», ajoute Renée Pfister-Liechti, tout en donnant l'exemple d'une affaire de divorce conflictuel où un des conjoints a sans cesse remis en cause l'impartialité de la Cour et a demandé la récusation de ces fameux juges corrompus. «Je veux qu'on rétablisse ma réputation et que rien n'entache mon intégrité. C'est ce que j'attends de votre tribunal», a conclu la magistrate.

De son côté, Rémy Pagani entend bien prouver la justesse de son propos tout en soutenant que le simple fait de poser des questions n'était pas attentatoire à l'honneur. Cela d'autant plus qu'il n'a visé aucun juge en particulier mais l'autorité en tant que telle. «Je n'ai pas la certitude que celle-ci ait effectué son travail avec toute la probité voulue», a-t-il répété à l'audience. Défendu par Me Christian Grobet, le syndicaliste a cité 23 témoins pour soutenir sa thèse. Une thèse qu'il ancre dans le vaste combat mené contre vents et marées pour faire jaillir la vérité autour des OPF. Sans oublier d'y inclure un classique martyrologue. «J'ai parlé dans le désert et on m'a dénigré tout au long de cette affaire. Lorsque j'ai dénoncé des irrégularités, le conseiller d'Etat de l'époque, Gérard Ramseyer, a même parlé d'un gag.» C'est sans doute pour cela que Rémy Pagani se sent toujours obligé de taper trop fort sur le clou. Quitte, déplore-t-il, à ce que le sens de son message soit quelque peu travesti.