«Je ne nie absolument pas l’existence des chambres à gaz, j’ai toujours reconnu la souffrance des Juifs. Mais en tant que Noir, certains croient que je ne peux pas penser par moi-même.» Convoqué au Tribunal de police de Genève lundi matin, Dieudonné M’Bala M’Bala a fermement nié les accusations de discrimination raciale, injures et diffamation qui lui étaient reprochées. Très à l’aise, l’humoriste et polémiste français de 55 ans, déjà condamné à de multiples reprises en France pour des déclarations antisémites, a assuré l’essentiel de sa défense seul, vêtu d’un boubou noir avec, sur l’épaule, un écusson vert à la forme du continent africain.

Dieudonné était notamment poursuivi pour des propos tenus sur les chambres à gaz en 2019 lors de spectacles à Genève et à Nyon. Dans la peau de l’un de ses personnages, coincé dans un avion en perdition, il avait nié leur existence. «C’est la première fois en trente ans de carrière que je me vois accusé pour complicité de l’un de mes personnages, sous prétexte que j’aurais blessé la sensibilité de certains, je suis abasourdi», déplore Dieudonné, précisant qu’il n’a plus été poursuivi depuis 2014 pour l’un de ses spectacles en France.

«Rien de raciste là-dedans»

Dieudonné admet avoir prononcé cette phrase, mais n’y voit rien de mal. «Ce passage a été écrit avec Germain Gaiffe, lui-même d’origine juive. Il n’y a rien de raciste là-dedans», précise l’humoriste, qui souligne que le texte n’a posé «aucun problème dans toute la francophonie» sauf en Suisse. A ses yeux, cette phrase est à considérer dans le contexte de panique qui s’empare alors de l’avion et du personnage qui devient excessif. «Germain Gaiffe m’avait dit que le rire allait jaillir à ce moment-là, il avait raison», souligne l’humoriste, qui plaide la liberté d’expression. «L’humour est le marchepied de la sérénité, il faut s’amuser des choses les plus difficiles.»

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Considérant que tous les peuples ont souffert, Dieudonné s’oppose à toute «hiérarchie de la souffrance» et estime contribuer au combat antiraciste et anti-communautaire à travers ses sketchs. «N’avez-vous pas une volonté de cibler particulièrement les Juifs?» questionne le premier procureur Stéphane Grodecki? «Vous avez envie que je sois obsessionnel, or je ne le suis pas», dénonce Dieudonné, accusant le Ministère public de «parti pris». «Vous ne pouvez pas imaginer que les Noirs puissent penser par eux-mêmes.»

Les deuxième et troisième volets de l’acte d’accusation concernent directement la Cicad (Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation), partie plaignante dans la procédure. Dieudonné est accusé d’avoir insulté l’association et diffamé son secrétaire général, Johanne Gurfinkiel, en le traitant de «menteur», «raciste» et «malhonnête». «Des propos profondément blessants et choquants aux yeux de Laurent Selvi, nouveau président de la Cicad, qui souligne qu’à travers la Cicad Dieudonné s’en prend à toutes les communautés juives. «Ce genre de comportement prouve combien il est indispensable de continuer à lutter contre l’antisémitisme.»

«Une infamie»

«Au vu des multiples condamnations dont il fait l’objet, je m’étonne que Dieudonné continue à professer son antisémitisme», dénonce Johanne Gurfinkiel, pour qui les intentions de Dieudonné sont «très claires». «Il ne vise qu’à jeter l’opprobre sur certains groupes de population, en particulier les Juifs, estime-t-il. Ses propos me concernant visent à me salir et à porter atteinte à mon honneur. C’est une infamie.»

«Je n’ai jamais dit aux membres de la Cicad d’aller se faire enculer, c’est un mensonge éhonté», affirme l’accusé, passablement agacé d’être traité comme un «sous-homme», selon ses mots. Concernant les propos tenus envers Johanne Gurfinkiel, il les assume: «Je ne faisais que répondre aux injures systématiques de Monsieur Gurfinkiel, qui n’arrive pas à cacher la haine qu’il ressent envers moi et envers les Noirs. Il nous associe à l’islamisme, au banditisme, c’est intolérable, cette arrogance, ce mépris.»

Trois condamnations en France

Hasard du calendrier, l’humoriste et polémiste a été reconnu coupable vendredi dernier d’«injure publique» et de «provocation à la haine» dans trois affaires distinctes instruites à Paris et à Nice. Il devra purger 4 mois de prison et écopera de deux amendes de 10 000 et 5000 euros.

Après l’audition des parties et des témoins, l’audience se poursuivra à Genève cet après-midi avec le réquisitoire et les plaidoiries.