Rien de rien. Le Tribunal correctionnel n’a accordé aucun crédit aux explications données par le richissime Beny Steinmetz et ses deux comparses, Frédéric C. et Sandra M., tous finalement reconnus coupables d’avoir participé à un processus destiné à corrompre feu le président Lansana Conté en versant plusieurs millions de dollars à sa plus jeune épouse. Le magnat des mines, dépeint par le verdict comme le «big boss» du groupe et le superviseur de l’opération, est condamné à 5 ans de prison. Il devra aussi passer à la caisse à hauteur de 50 millions de francs pour avoir été celui qui a le plus largement profité du crime. Le baroudeur français écope d’une peine de 3 ans et demi, alors que l’administratrice belge, celle qui se trouvait «à la tête de la tour de contrôle», selon l’expression des juges, se voit infliger 2 ans avec sursis.

Le tribunal a d’emblée annoncé la couleur. La motivation orale de sa décision serait longue. Une heure trente au moins. En fait, elle durera bien davantage. D’abord, une interminable chronologie des faits détaille de manière accablante les multiples approches et actions entreprises par BSGR, le groupe minier qui porte le nom de Beny Steinmetz, pour s’installer en Guinée, «pays notoirement frappé par une corruption endémique», et faire main basse sur les blocs les plus convoités de Simandou, appelés les «joyaux de la Couronne», en obtenant que le géant Rio Tinto se fasse éjecter par décret présidentiel. «C’était la cible», précise le verdict, toutes les autres affaires ayant été conçues comme un point d’entrée pour remporter ce marché prometteur et réaliser un bénéfice mirobolant.

L’unique explication

Selon les juges, les protagonistes de ce processus corruptif avaient bien compris que le président Lansana Conté était «la seule personne qui comptait» et que la désormais célèbre Mamadie Touré, «the lady», pouvait aider à débloquer les choses. Le tribunal n’a guère douté du statut de quatrième épouse de cette dernière, peu importe le caractère coutumier ou non du mariage célébré en 2000. La jeune femme était apparue «comme une invitée de marque» lors d’une soirée organisée à Conakry par BSGR, elle était vêtue de blanc et escortée par des Bérets rouges de la garde présidentielle, elle était connue comme telle par les ministres, elle était encore détentrice d’un passeport diplomatique et un gestionnaire genevois avait mis en garde sur son statut de personne politiquement exposée, relève à ce propos la décision.

Le président savait que Mamadie Touré serait largement récompensée, souligne le tribunal pour retenir la corruption, c’est pourquoi il a accueilli BSGR, groupe inconnu sur place et sans expérience dans l’extraction du fer. «Cette opération ne profitait en rien à la Guinée et le chef d’Etat n’avait aucun intérêt à retirer des permis à Rio Tinto, si ce n’est de favoriser sa quatrième épouse.» Sur ce point, les déclarations de la jeune femme, entendue en Floride, sont jugées crédibles. Le fait que les versements aient eu lieu après la mort du président n’est pas pertinent, ajoute la décision. «Les promesses ont été faites avant et BSGR ne devait pas les oublier.»

Une atteinte grave

Quant au rôle de chacun des protagonistes, les juges ne sous-estiment pas celui de Sandra M., l’omniprésente qui, depuis son bureau de Genève, avait «une position privilégiée» dans la construction de cette structure opaque tout en connaissant les détails des cheminements tortueux. Frédéric C., le doué en relations africaines, a aussi participé activement à la rédaction des contrats incriminés. Quant à Beny Steinmetz, le tribunal ne croit pas une seule seconde à son rôle de simple conseiller ignorant. Il était le chef, il savait tout, peut-être pas dans les détails, il a pris les décisions stratégiques et a essayé de faire taire Mamadie Touré.

Pour les juges, la culpabilité du trio est lourde et son mobile égoïste. Loin de collaborer à l’enquête, Beny Steinmetz s’est posé en victime d’un complot et a tenté de se faire passer pour un bienfaiteur de l’Afrique. Or, conclut la présidente Alexandra Banna, de tels actes faussent le jeu de la concurrence, desservent l’intérêt public, portent atteinte à la démocratie et sapent d’Etat de droit.

Le Ministère public peut souffler. Rien d’essentiel n’a été pulvérisé dans ce dossier. Quant à la défense, sonnée après cette lecture, elle fera appel du jugement. Beny Steinmetz est reparti comme il était venu. Libre, mais beaucoup moins tranquille.

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