Après Peter Regli lundi – leur supérieur direct à l'époque –, l'un après l'autre, ils sont venus dire à quel point l'affaire Bellasi avait été, pour eux, une blessure. Les colonels EMG Bernhard Stoll et Jean-Denis Geinoz, qui se sont succédé au poste de chef d'état-major des services des renseignements, ont répété combien ils avaient souffert d'être, dans un premier temps, traités et présentés publiquement comme des criminels. La thèse qui les accuse d'avoir voulu créer un service parallèle soustrait à la curiosité des politiques? Emanant de l'accusé, apparemment suivie, dans un premier temps, par une Carla Del Ponte que personne, ni la défense ni les parties civiles, ne tient décidément en haute estime, cette piste n'avait pourtant «aucun fondement».

«Si vraiment nous avions voulu monter un service parallèle, nous ne l'aurions pas fait avec Dino Bellasi», risque Jean-Denis Geinoz. Pourquoi? «Ce n'était qu'un comptable, l'équivalent d'un fourrier.» Un subordonné qu'il trouvait «peu intéressant» et «isolé».

Le colonel reste douloureusement marqué par l'arrivée de cinq policiers, un soir d'août 1999, venus l'emmener devant ses deux filles. Aujourd'hui, il peut encore comprendre qu'on ait perquisitionné sa maison et saisi ses documents personnels. Mais pourquoi, alors, a-t-il pu accéder librement à son bureau le lendemain? Gêne sensible au banc de l'accusation.

Le tribunal écoute respectueusement. Cependant, ce qui l'intéresse dans les dépositions des parties civiles, c'est de parvenir à comprendre l'impensable. Comment, pendant des années, un subalterne a-t-il pu prélever pareilles sommes d'argent – près de 9 millions de francs au total – sans que personne ne se doute de rien? Jean-Denis Geinoz lui-même n'en revient pas: «Si j'avais vu passer des mandats avec ces montants, j'aurais fait des sauts hauts comme ça.» Dino Bellasi est allé jusqu'à retirer plusieurs fois par mois des sommes oscillant entre 75 000 et 95 000 francs. Jean-Denis Geinoz fixe les proportions: les dépenses qui auraient pu entrer typiquement dans le cahier des charges de Dino Bellasi étaient de l'ordre de 50 000 à 70 000 francs par an.

Bribes d'explication

Des bribes d'explication apparaissent. Mais des bribes seulement. Bien sûr, Dino Bellasi a contrefait lui-même la signature de ses supérieurs sur les mandats qu'il allait encaisser auprès de la Banque nationale. Sans doute l'accusé pouvait-il compter sur la «confiance totale», a dit Jean-Denis Geinoz, que lui faisait le chef du renseignement stratégique, Fred Schreier, à la tête de l'un des cinq services dirigés par Peter Regli.

Tout cela peut-il expliquer la facilité avec laquelle Dino Bellasi a pu se servir – si l'on écarte, bien sûr, l'hypothèse d'un ordre venu d'en haut? Peut-être pas. L'un des juges demande ainsi à Geinoz s'il pense que la Banque nationale possédait un exemplaire de sa signature qui lui aurait permis d'en vérifier l'authenticité sur les documents présentés à son guichet. Réponse: «Pas à ma connaissance.» L'avocat de la défense, André Seydoux, accueille ces propos par un sourire goguenard.

La veille, l'interrogatoire du secrétaire général du Département fédéral de la défense, Juan Gut, avait laissé apparaître, aussi, des failles potentielles. «Le risque d'abus était minime», a pourtant assuré le représentant de la Confédération, elle-même partie civile – elle réclame à l'accusé 9,3 millions de francs, compte tenu des intérêts. Une série de mesures de précaution ont pourtant été prises à la suite du scandale.

Silencieux, Dino Bellasi ne perd pourtant pas un mot. Bloc-notes en main, il se retourne parfois vers son défenseur pour des apartés inaudibles mais qui découvrent au public un regard vif dans un visage dont la fermeture laisse filtrer, de temps à autre, un air amusé. Parlera-t-il aujourd'hui davantage que lundi?