Comme l'absinthe au Val-de-Travers, la damassine est l'emblème du terroir jurassien. Au point que tout événement qui lui est liée est affaire d'Etat. Le Quotidien jurassien n'a pas pu résister à l'aubaine d'être le premier à annoncer que l'ultime recours déposé contre la damassine AOC a été repoussé par le Tribunal administratif fédéral.

L'opposition émanait de Jean-Pierre Murset, qui a longtemps cultivé un verger d'un millier de damassiniers au Landeron, dans le canton de Neuchâtel. Pour lui, l'aire de production de l'eau-de-vie de damassine est l'Arc jurassien au sens large, et pas le seul canton du Jura, comme le prévoit l'AOC. Il conteste ce qu'il appelle la «privatisation d'un nom de fruit», affirmant que damassine est l'appellation générique d'une petite prune douce.

Il n'avait déjà pas été entendu à l'Office fédéral de l'agriculture, le voilà débouté par le Tribunal fédéral administratif, qui reconnaît au Jura des conditions climatiques et géologiques particulières. La région du Landeron jouit d'un climat différent, plus doux, en raison de la proximité du lac de Bienne, relève-t-il.

Jean-Pierre Murset n'entend pas abdiquer. Il prévoit de porter le dossier devant le Tribunal fédéral. Pour le principe. Car l'homme n'exploite plus son verger du Landeron. Il l'a loué à une société biennoise, qui a déjà admis que la damassine AOC ne pourrait être produite que dans le Jura, ayant baptisé «damascino» son eau-de-vie de prune douce.

Entamée en 2001, la procédure de labellisation AOC pour la damassine est à bout touchant. Sans la poursuite de la procédure de Jean-Pierre Murset, l'enregistrement de l'AOC damassine serait intervenu avant la fin de l'année. Ce sera un peu plus tard.

La sérénité prime désormais chez les arboriculteurs jurassiens. «C'est un aboutissement, même s'il n'est pas encore complet», relève le principal producteur, Alain Perret. «C'est un grand jour», renchérit Michel Juillard, coprésident de l'association interprofessionnelle de la damassine, qui regroupe 650 personnes.

6500 arbres

Aujourd'hui alliés, ces deux-là se sont pourtant menés une guéguerre intestine en 2000, opposant les «authentiques» aux «industriels». Les intégristes, issus principalement du berceau de la production de damassine, la Baroche, refusaient d'élargir l'AOC aux fruits issus d'arbres greffés. Seul devait entrer en ligne de compte, pour eux, le damassinier sauvage, «descendant» naturel de l'arbre «né» du noyau de prune de Damas ramené par des paysans jurassiens engagés dans les croisades au XIIe siècle.

En 2000, deux demandes d'AOC avaient été déposées. Mais sur pression de l'Office fédéral de l'agriculture, les frères ennemis jurassiens ont été contraints d'enterrer la hache de guerre. Dans la longue procédure devant conduire au label AOC, les producteurs de damassine ont encore dû se résoudre à ne pas faire figurer l'écusson jurassien sur le logo.

L'aire de production de l'eau-de-vie de damassine AOC devrait ainsi être circonscrite aux frontières du canton du Jura, où on recense 6500 damassiniers. 12000 bouteilles sont produites bon an mal an, 60% des producteurs respectent déjà le cahier des charges de l'AOC. Malgré la «bonne nouvelle» venue du Tribunal administratif fédéral, le Jura n'entend pas crier victoire. Car la damassine est un fruit délicat, sensible aux frimas du printemps lors de la floraison. Si 2007 a été une excellente année, 2008 n'a pratiquement pas produit de fruits. C'est le régime «de l'alternance», bien connu des producteurs.