Professeure d’écologie sociale et d’économie écologique à l’Université de Leeds (GB), auteure du rapport du GIEC, Julia Steinberger est intervenue comme invitée aux Rencontres européennes des grévistes du climat. Rencontre à la cafétéria de l’Unil entre deux animations d’atelier.

Le Temps: Vous avez débattu pendant trois heures sur «La science du réchauffement climatique» avec des jeunes venus de plusieurs pays européens. Qu’en retirez-vous?

Julia Steinberger: J’en sors comme j’y suis entrée: consternée. Hier soir, mon mari, physicien au CERN, m’a demandé de lui conseiller un livre pour un de ses collègues professeurs, qui n’est pas convaincu de la véracité des faits scientifiques sur les changements climatiques. Plusieurs participants m’ont justement demandé comment expliquer la situation à leurs proches et comment répondre au déni climatique. Cela montre bien que ce débat n’est pas terminé, même dans le monde universitaire!

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Que leur répondez-vous?

Je pense qu’on ne peut pas faire changer d’avis un climatosceptique, mais bien ceux qui l’écoutent. Les climatosceptiques basent leurs arguments essentiellement sur l’existence de cycles «naturels» dont les changements ne sont pas dus aux actions humaines. Ils sont majoritairement positionnés contre le renforcement du rôle de l’Etat, croient en la croissance économique éternelle et pensent que la technologie nous sauvera. Pour leur répondre, les jeunes ont besoin d’une base scientifique solide. Or ils ignorent trop souvent qu’un domaine d’étude y est entièrement consacré: la climatologie appliquée. Les changements climatiques, leurs causes et leurs conséquences sont analysés depuis des décennies. S’ils sont curieux, cherchent les données existantes et les études ou rapports scientifiques sur ce sujet, ils seront armés pour prendre part à ce débat.

Les grévistes veulent passer à l’action et cherchent comment lors de cette rencontre. Ressentez-vous une sorte de fatigue?

Oui, des jeunes se demandent ce qu’ils peuvent faire pendant ces courtes années décisives. A quoi bon se former et travailler, se lancer dans l’activisme ou la politique, alors que les réponses doivent être immédiates? Nous en sommes là, et ils ont raison. Soit nous arrivons à limiter l’augmentation de la température à 2° maximum d’ici à 2100, soit nous courons vers une catastrophe.


En vidéo: Ils ont fait la grève pour le climat 


Ces jeunes doivent s’engager entièrement dans la transformation de notre société, en ne se limitant pas à une fonction mais en touchant le plus de sphères possible. C’est difficile de leur dire cela en face, mais les scientifiques et les experts se sentent également démunis. Nous avons alerté la société à de maintes reprises sur ce danger, que nous connaissons depuis des décennies, mais les mondes politique, technologique et économique ne suivent pas. Dans un mouvement populaire, il y a toujours des vagues, des sursauts. Même s’il s’essouffle, tout n’est pas perdu. Des traces sont toujours présentes au fond de ses acteurs et ils les emportent avec eux dans leur parcours de vie.

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Vous restez pourtant optimiste quant à l’issue de cette crise climatique. Quelles sont vos préconisations?

Bien sûr, mais il ne nous reste que peu d’années pour réagir. Le monde que nous connaissons ne dispose pas de mécanisme autocorrecteur. Nos seuls outils sont la conscience humaine et les mouvements populaires qui en découlent. Nous savons que si nous gardons le même rythme, le climat ressemblera dès 2030 à celui d’il y a 3 millions d’années. C’est un changement que le genre humain n’a jamais connu! La priorité est de cesser d’utiliser les énergies fossiles. Nous devons revoir nos moyens de transport et de consommation qui ne profitent qu’à une minorité aux revenus très élevés. Les entreprises sont malheureusement vouées à la production d’émissions carbone, même si elles en connaissent les effets. Nous devons agir sur tous les fronts: industriels, producteurs, consommateurs. Parce que, même si tous ces derniers se dévouent, leur impact ne restera que très limité.