Julian Hottinger confirme une information révélée récemment par le Tages-Anzeiger: il a bien rencontré à plusieurs reprises l'Ougandais Joseph Kony, le chef de l'Armée de résistance du Seigneur (LRA) recherché par la Cour pénale internationale (CPI). Le médiateur, qui fait partie du pool d'experts pour la promotion civile de la paix du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), s'en explique.

Le Temps: N'est-ce pas particulièrement délicat d'avoir rencontré un chef rebelle recherché par la CPI pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité? Comment vous justifiez-vous?

Julian Hottinger: Je ne nie pas que ces rencontres étaient délicates. Mais replaçons-les dans leur contexte: elles s'inscrivent dans le cadre du processus mis sur pied par le gouvernement sud-soudanais pour pacifier le nord de l'Ouganda, en proie à une atroce guerre civile depuis vingt ans. J'ai bien rencontré Joseph Kony une demi-douzaine de fois, et toujours avec d'autres médiateurs étrangers, dont un Danois, un Autrichien et un Ethiopien. Mais nous avons toujours été très clairs avec lui: notre but n'était ni d'affaiblir la CPI, ni de le livrer à la Cour. Pour les inculpations, qui visent aussi trois autres commandants de la LRA, Joseph Kony devait directement chercher à négocier avec le gouvernement ougandais. Nous n'avions pas à intervenir sur ce plan-là. Kampala vient d'ailleurs de créer un tribunal spécial pour juger les chefs de la LRA.

– La CPI a-t-elle réagi face à cette médiation qui pouvait entraver son action?

– En tant qu'institution, non. Mais le procureur général Luis Moreno-Ocampo, oui, à plusieurs reprises. Il a mis en doute la validité du processus et souligné qu'il espérait que nous n'affaiblirions pas la justice internationale.

– Justement: estimez-vous que la paix doit primer sur la justice?

– Absolument pas! Ma devise est «peace with justice». Les responsables de crimes ne peuvent bien sûr pas rester impunis. Nous avons d'ailleurs insisté pour que des combattants de la LRA voient les effets de leur action sur la population civile, en les amenant dans des camps de réfugiés.

– Dans quelles circonstances avez-vous rencontré Joseph Kony?

– Lui venait depuis Garamba Park, en République démocratique du Congo (RDC), et nous l'attendions généralement à Ri-Kwangba, près de Nabanga, qui se trouve à 7 km à l'intérieur des frontières du Soudan. Nos rencontres s'étalaient parfois sur plusieurs jours. Parfois, il ne venait pas, à cause de sa santé fragile: il a des signes de tuberculose, de malaria et une infection buccale. Le prix de vingt-trois ans de brousse! Jusqu'en octobre 2007, nous rencontrions en fait plutôt le numéro 2 de la LRA, Vincent Otti, que Joseph Kony a exécuté.

– Quelles étaient ses conditions?

– Nous n'étions jamais fouillés, jamais menacés et Joseph Kony, réputé pour être très colérique, s'est toujours montré plutôt poli et détendu. Il exigeait uniquement que le SPLM/A, le Mouvement/armée de libération du peuple du Soudan, reste à l'écart et ne l'encercle pas. On ne savait jamais de quel côté il venait à nos rendez-vous: tout d'un coup il était là! Il évolue dans la forêt vierge avec une incroyable aisance. Lui et son armée se déplacent toujours à pied et à une vitesse impressionnante.

– Deviez-vous suivre des règles particulières édictées par le DFAE?

– Pour chaque processus de médiation, je reçois des instructions générales du DFAE, sous forme d'un mandat. Ce mandat prévoit aussi que je tienne régulièrement mes supérieurs au courant de l'évolution du dossier. Dans ce cas précis, le débat à l'intérieur du département a en fait surtout eu lieu avant de s'engager dans le processus, car discuter avec des acteurs recherchés par la CPI était une «première». Il fallait un feu vert du DFAE. Y a-t-il eu des résistances au sein du gouvernement? Tout ce que je peux vous dire, c'est que le feu vert a pris plus de temps que prévu. Mais soyons clairs: le DFAE a en fait décidé de me mettre à disposition du médiateur principal, qui est le vice-président du Sud-Soudan. Je n'étais pas là pour négocier directement entre le LRA et Kampala, mais pour faire bénéficier d'autres médiateurs de mon expertise.

– La médiation s'est soldée par un échec: Joseph Kony a refusé de parapher l'accord de paix final signé en mars tant que les charges de la CPI à son encontre sont maintenues. Et Kampala a confirmé en juin qu'il considérait cet accord comme nul…

– Je ne parlerais pas d'échec. Le dialogue n'est pas totalement rompu. Et surtout, la situation au nord de l'Ouganda s'est améliorée. La LRA, qui s'est repliée en RDC, fait moins régner la terreur parmi le peuple des Acholi, tribu majoritaire dans le nord. La situation devient par contre problématique au nord de la RDC, car les agissements de la LRA s'ajoutent à ceux de différents autres groupes illégaux. Le problème se déplace aussi au Soudan, où la LRA fait des incursions.

– Mais franchement, n'était-ce pas illusoire de vouloir négocier avec un personnage aussi sanguinaire et sans scrupule que Joseph Kony?

– Non. Notre médiation a permis d'améliorer le sort de la population civile, c'est essentiel. Les rapts d'enfants sont maintenant beaucoup moins massifs qu'en 2005. Mais selon nos estimations, environ 500 enfants-soldats et femmes sont encore enrôlés par la LRA, près de la moitié de l'effectif total. Et là, je ne parle que du «noyau ougandais»…

– Le fait que la LRA kidnappe moins d'enfants est-il le signe de son affaiblissement?

– En partie. Certains combattants remettent en question des actions faites par le passé. Les tensions internes sont palpables. Ceux qui ont été liquidés sont d'ailleurs souvent les «pires». Et puis, la LRA est maintenant repliée dans une zone où il y a peu de population civile. Et elle a plutôt intérêt à pactiser avec les villages les plus proches, pour qu'ils puissent l'alerter en cas d'attaques…

– Nicolas Sarkozy a récemment fait savoir qu'il pourrait envisager d'invoquer l'article 16 au Conseil de sécurité de l'ONU, pour suspendre l'inculpation contre le président soudanais Omar al-Bachir. Ses propos ont suscité une polémique. Qu'en dites-vous?

– Cet article du statut de la CPI permet effectivement au Conseil de sécurité de suspendre durant douze mois une enquête ou poursuite menée par la Cour. Et ce délai peut être renouvelé indéfiniment. Nicolas Sarkozy s'est dit prêt à suspendre le travail de la justice si Al-Bachir fait d'importantes concessions. Si le but est d'améliorer la situation au Darfour, il est noble. Mais je doute qu'Al-Bachir voie un intérêt dans ce type de compromis. Joseph Kony? Il peine à comprendre le système onusien et celui de la justice internationale. En revanche, il tient des propos qui font réfléchir certains: pour lui, l'Afrique subit aujourd'hui une nouvelle forme de colonisation, par la justice internationale…