Démissionnera, démissionnera pas? Pierre Kohler entretient le suspense. Le départ du ministre jurassien avait déjà été évoqué l'an passé, quelques mois avant les élections cantonales. La rumeur s'était transformée en canular du 1er avril. Pierre Kohler aime trop le pouvoir pour quitter le gouvernement, cinq ans seulement après y être entré en forçant la porte, à l'insu de son parti, le PDC.

Rapports de force inversés

Faut-il donner cette fois du crédit à la même rumeur de départ anticipé, entretenue en coulisse par Pierre Kohler lui-même? Peut-être. Car sa position au sein du gouvernement s'est précarisée, au lendemain du 1er novembre 1998. Pierre Kohler a certes été réélu, mais en dernière position, dépassé même par Anita Rion. Lui qui se targuait d'être le ministre le plus populaire, qui avait tout gagné, et notamment les élections de 1993 et 1994, rentrait dans le rang. Les rapports de force se sont inversés et les nouveaux leaders du gouvernement le lui font bien sentir.

Jean-François Roth ne se prive pas d'exprimer son mépris envers Pierre Kohler. Que ce soit en présence de Pascal Couchepin, lors de l'inauguration officielle du nouveau centre de formation professionnelle à Delémont, ou face aux chefs de service de l'administration. Jean-François Roth a évoqué la possibilité pour le Jura d'adopter un Agenda 21. A condition, a-t-il fait comprendre avec ironie, que Pierre Kohler puisse en défendre les principes. «Comparer l'Agenda 21 dans le Jura à l'Arlésienne, comme l'a fait Jean-François Roth, n'est pas correct. J'ai demandé que le gouvernement débloque 50 000 ou 100 000 francs pour en étudier la faisabilité. Cela m'a été refusé», se défend Pierre Kohler. Autre illustration de ce mépris: au Temps qui souhaitait une réaction sur le sujet, Jean-François Roth s'est contenté de répondre, par secrétaire interposée, par un sec «no comment».

Crédits biffés

Pierre Kohler a bu la coupe jusqu'à la lie ces dernières semaines, lors de l'élaboration du plan quadriennal d'investissements cantonaux. Une bonne partie des crédits routiers qu'il sollicitait ont été biffés. Il tente de relativiser: «Il y avait des requêtes générales pour 240 millions et le plan d'investissements a été limité à 150 millions. Il a fallu procéder à des arbitrages dans tous les départements.» C'est surtout le sien qui a été affecté. En particulier, un projet qui lui tient à cœur: la réfection de la J18, la route qui traverse les Franches-Montagnes.

En juin 1998, très fier, il promettait aux Francs-Montagnards que «leur» route longue de 36 kilomètres serait remise en état dans les dix ans. Cinquante des 150 millions nécessaires seraient investis jusqu'en 2002. La réalité est tout autre: l'enveloppe pour les quatre prochaines années est ramenée à 18 millions. Pierre Kohler justifie encore: «Le gouvernement entend moins investir, pour cause de rigueur budgétaire. La J18 en fait les frais.»

Le ministre de l'Equipement cache pourtant difficilement sa colère, en constatant que non seulement les crédits de la J18 ont été rabotés, mais aussi ceux prévus pour l'entretien général des routes.

Le débat a été âpre au gouvernement, parfois houleux. Pierre Kohler a même claqué la porte. Il aurait voulu voir se lever un lobby franc-montagnard, contre ses collègues de l'exécutif. En fin de compte, il a perdu; ses cinq premières années à l'exécutif cantonal l'avaient pourtant habitué à voler de succès en succès, quitte à s'aliéner la direction de son parti ou la majorité du gouvernement. Rien ne devait l'arrêter, ni les dysfonctionnements de ses services administratifs ni les grincheux qui se sont offusqués de le voir introduire des bouquetins dans les Franches-Montagnes, que personne n'a revus depuis lors.

Coups bas

Ce temps heureux est révolu, le jeune politicien culotté n'a pas digéré sa réélection médiocre. Aujourd'hui, Pierre Kohler se morfond, avoue au café ne plus avoir de plaisir à gouverner, dénonce des coups bas menés contre lui. Le cœur n'y est plus. «C'est vrai que je suis désabusé, reconnaît-il. Il y a un mois, j'ai reçu une offre de travail émanant du secteur privé, avec des conditions plus intéressantes que celles offertes à un ministre jurassien. Ça m'interpelle.»

Pierre Kohler se reprend très vite: «Pas question de partir maintenant, j'ai pris un engagement devant mes électeurs. Je ferai au moins la moitié de la législature. Mais pourquoi pas songer à faire autre chose à partir de la troisième année, en 2001?» Pierre Kohler aura alors siégé durant huit ans au gouvernement, s'assurant en cas de départ une contribution très confortable de la part de la caisse de pension cantonale.