La création du canton du Jura en 1979 n'a pas réglé la Question jurassienne. La Confédération et les cantons de Berne et du Jura l'ont admis au début des années 90, demandant successivement à une commission d'experts (la commission Widmer qui a rendu son rapport en 1993), puis à l'Assemblée interjurassienne de proposer des solutions.

En des termes et selon des processus différents, les deux institutions estiment qu'après avoir renoué le dialogue et intensifié les collaborations, les Jurassiens du canton et ceux restés bernois devront pouvoir choisir entre la réunification négociée et le statu quo, amélioré pour le Jura bernois grâce à un statut particulier.

Ce préambule historique facilite la lecture de l'initiative populaire lancée samedi à Moutier par le Mouvement autonomiste jurassien, intitulée «un seul Jura» (Le Temps du 18 novembre). Qui vise à donner du contenu à l'alternative de la réunification, à briser l'idée reçue que réunification est synonyme d'annexion, en demandant au canton du Jura de renoncer à sa souveraineté cantonale pour la partager avec le Jura bernois. Un Jura invité à formuler une proposition concrète de redéploiement de Boncourt à La Neuveville.

Activisme de mauvais aloi?

A titre personnel, en 1995, le conseiller national Jean-Claude Rennwald avait fait l'exercice, préconisant l'installation du gouvernement à Delémont, du parlement à Moutier et la localisation des administrations sur l'ensemble du territoire. Il proposait d'accorder au Jura bernois, malgré son poids démographique inférieur, la moitié des sièges du parlement.

Parce qu'elle émane d'un mouvement de lutte, la démarche du MAJ risque d'être mal comprise et interprétée comme un activisme de mauvais aloi, alors que le dialogue interjurassien est désormais feutré. Elle est pourtant sage, car elle réserve expressément la décision des Jurassiens bernois, et arrive à point nommé, car la Question jurassienne s'enlise de nouveau.

L'initiative du MAJ présente l'avantage de fixer un calendrier. Pour autant qu'elle aboutisse, elle générera une «offre jurassienne» à l'horizon 2006, en même temps que l'aboutissement du statut particulier bernois. Il sera alors temps de trancher.

La Question jurassienne irrésolue doit aujourd'hui être reformulée et actualisée. Dans les années 60 et 70, elle était posée en termes belliqueux d'idéaux autonomistes, culturels, linguistiques, confessionnels ou identitaires. Elle doit être abordée à présent selon une pesée d'intérêts pragmatiques. Avec ses 69 000 habitants et malgré les ambitions du programme «Pays ouvert», le canton du Jura sait que sa marge de manœuvre serait plus large avec une population de 120 000 habitants, à condition d'accepter de se redéployer sur un territoire plus grand. Même s'il peine à l'admettre, le Jura bernois est pris dans une spirale du déclin, économique, démographique et politique, d'autant plus inquiétante que le canton de Berne est de moins en moins enclin à lui accorder ses faveurs. Même si elle initie un processus dans le canton du Jura, l'initiative du MAJ est un appel lancé aux Jurassiens bernois, pour qu'ils réfléchissent objectivement, sans engagement, à ce qu'ils auraient à gagner (ou à perdre) en changeant de canton. Ils auraient tort de snober l'offre, qu'ils pourront ensuite opposer au projet de statut particulier bernois, qui ne pourra que s'en trouver bonifié. Pour autant que la majorité alémanique bernoise soit prête à jouer la surenchère.