On aurait pu s’attendre à une levée de boucliers face à une provocation suprême. Alors que dans le Jura, les restaurateurs, fermés depuis le début du mois, étaient privés de leur tant attendue Saint-Martin, certaines enseignes du Jura bernois n’ont pas hésité à s’approprier les réjouissances culinaires ajoulotes. Or, la démarche fut plutôt bien accueillie en Ajoie, selon le rédacteur en chef du Quotidien jurassien, Rémy Chételat: «J’ai pour ma part entendu un Ajoulot grommeler, mais davantage parce que les restaurants jurassiens étaient fermés que parce que ceux du Sud proposaient la Saint-Martin. Ils avaient d’ailleurs bien le droit de le faire et cela répondait certainement aux attentes d’une certaine clientèle.»

Là où certaines dents ont par contre grincé, à commencer par celles du directeur de la Santé et président de l’exécutif bernois, Pierre-Alain Schnegg, c’est en découvrant que certains établissements étaient allés jusqu’à placer des encarts publicitaires dans les journaux des cantons voisins. «Je trouve cette attitude absolument déplorable. Même chose pour ceux qui étendent leurs jours d’ouverture car ils flairent le bon filon. Au vu de la situation sanitaire actuelle, c’est totalement irresponsable», tonne l’enfant du Jura bernois.

Faire de la route pour s’attabler

Bien au-delà des festivités de la Saint-Martin, les restaurateurs de la région francophone de Berne comptent actuellement parmi les gagnants des disparités cantonales. Sans pouvoir avancer de chiffres précis, la plupart des établissements contactés confirment une hausse significative de clients affluant des cantons voisins. «Pour le Jura bernois, c’est malheureux à dire mais c’est une bonne affaire. Alors que notre région est d’ordinaire le parent pauvre de l’Arc jurassien car ni alémanique, ni romande, elle est tout à coup prisée par des clients qui viennent de Payerne, de Fribourg, d’un peu partout», observe Roland Matti, qui cumule les casquettes de maire de La Neuveville, caissier de GastroBerne et patron de la Côte d’Orée, à Prêles.

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Sur les rives du lac de Bienne, à La Neuveville, la légendaire patronne de Chez Pierrette confirme la tendance: «On travaille vraiment bien, ces jours. Il y a effectivement une augmentation de la clientèle neuchâteloise, mais c’est aussi grâce à la réputation de nos filets de perche», sourit ingénument Pierrette Honsberger.

Installé juste de l’autre côté de la frontière cantonale, au Landeron, le patron du Carnotzet ne peut que constater les restaurants «archi-bondés» de la commune limitrophe. «Cela montre que les gens ont besoin d’aller au restaurant. Ils n’hésitent pas à rouler 40 minutes pour être servis», analyse cet ancien apprenti du restaurant gastronomique Le Bocca, à Saint-Blaise. Malgré la complexité de la situation, Kevin Salm lutte pour garder un pas d’avance sur ses concurrents. A l’annonce de la nouvelle fermeture, le Neuchâtelois et son équipe ont planché toute la nuit pour proposer dès le lendemain diverses formules de menus à emporter. Une façon de réduire le manque à gagner, estimé entre 35 et 40%. «Certains clients qui venaient une fois par mois passent désormais une à deux fois par semaine, par soutien. C’est une belle façon de récompenser notre soin à maintenir une cuisine et un service de qualité», précise le jeune homme de 27 ans.

La capitale également gagnante

Tous n’affichent pourtant pas une telle solidarité. En ville de Berne, les francophones en mal de terrasses sont nombreux, au point que les jours de week-end la langue de Molière concurrence sérieusement celle de Goethe. Le président du gouvernement tient pourtant à nuancer le phénomène: «Le canton ne croule pas encore sous les touristes romands. D’ailleurs, à l’exception des restaurants, nous avons tout fermé. On constate donc un même phénomène dans l’autre sens, avec des Bernois qui vont au fitness à Soleure ou au cinéma ailleurs en Suisse alémanique», précise Pierre-Alain Schnegg. Pour l’heure, les autorités ne prévoient aucun durcissement. Mais si ces va-et-vient intercantonaux devaient influencer l’évolution des courbes, alors ils pourraient avoir un impact sur la durée des mesures ou sur leur fermeté.

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