Concours de beauté pour pâturages boisés

Jura bernois Un paysage ancestral est sous la pression d’une double menace

Un prix est décerné chaque année pour sauvegarder cette subtile mosaïque

«Pour gagner, il faut être bon dans les quatre domaines.» Rénald Queloz, qui arpente avec nous la bergerie de Montbautier, dans le Jura bernois, énumère les critères en jeu dans le concours du «pâturage boisé de l’année»: production agricole, production forestière, diversité naturelle et intérêt touristique.

Comme chaque été depuis sept ans, la division forestière du Jura bernois, qu’il dirige, compte par cette compétition encourager la préservation d’un subtil équilibre. Ce paysage semi-naturel est une «mosaïque» dans laquelle il faut faire dialoguer des intérêts risquant sinon de se neutraliser.

La production d’herbages et de bois est la vocation ancestrale du pâturage boisé. Un minimum de rentabilité est indispensable à la pérennité du système. Mais la nature doit être encouragée. Un faible renouvellement du boisement fait perdre des points, explique l’ingénieur forestier. Au contraire, une abondance de «structures» – c’est ainsi que les spécialistes désignent les arbres isolés, buissons et haies de tout pâturage boisé digne de ce nom – fait monter la note. Tout comme un apport d’engrais inférieur aux valeurs limites. Le randonneur aussi doit y trouver son compte. Un mur en pierres sèches bien conservé, une clôture aisément franchissable, la présence de vaches allaitantes dûment signalée, tout cela joue.

Le domaine de Montbautier est à Saicourt, au-dessus de Tavannes, à 1050 m d’altitude. A l’horizon, l’antenne du Chasseral et les éoliennes de Mont-Crosin. Les nombreux feuillus mettent des taches de lumière dans les bois sombres, les «noirs joux» que domine l’épicéa.

La bergerie, exploitée par un fermier, a remporté le concours du Pâturage boisé 2014. Ce qu’on gagne? 1500 francs, répond Philippe Vuilleumier, un agent fiduciaire retraité qui assure depuis 26 ans le secrétariat de la bourgeoisie de Saicourt, propriétaire des lieux. La somme est allée dans la fortune de la corporation, qui possède 360 hectares, distribue des étrennes de Noël aux aînés et impose à ses actifs trois samedis de corvée par an.

Au fil de la balade, on nous montre à titre de bon exemple un sapin qui a grandi à l’abri d’une aubépine protectrice. A l’inverse, un peu plus loin, il y a trop de buissons, «cela bascule vers la friche». C’est un point faible, mais mineur: «Ce que l’on récompense, c’est le résultat de dix ou quinze ans de travail.»

Les candidats ne sont pas nombreux. Sept cette année, alors qu’ils pourraient être une centaine. «La peur d’être jugé par l’ingénieur agronome, l’ingénieur forestier, le biologiste et le responsable des chemins pédestres qui composent le jury», avance Rénald Queloz pour expliquer ce peu d’enthousiasme. «Cinq concurrents, c’est le minimum pour rester crédible», ajoute le responsable, qui devra peut-être se résoudre à rendre le concours biennal.

Entre le risque de retourner à la forêt et celui de devenir un pâturage tout court, ses arbres et buissons sacrifiés pour l’efficacité, le pâturage boisé a toujours eu des hauts et des bas, estime l’ingénieur forestier, dont l’objectif est d’éviter de trop grands sauts: «La principale menace, c’est la déprise agricole pour des raisons de rentabilité. Jusqu’à présent, heureusement, il y a toujours eu assez de bétail pour maintenir le paysage ouvert. On ne doit pas encore faucher pour empêcher le boisement!»

Après un parcours professionnel varié, Rénald Queloz a retrouvé le paysage de son enfance en prenant il y a quatre ans la tête de la division forestière du Jura bernois. «De la Dôle au Weissen­stein, le paysage jurassien montre à qui sait la voir de la diversité dans la continuité. Une forme d’austérité invitant à l’introspection, c’est vrai, mais pas de monotonie. De l’ombre et du soleil, des arbres et du bétail, des sapins et des sorbiers, de la beauté à toutes les saisons.»

«Ce que l’on récompense, c’est le résultat de dix ou quinze ans de travail»