Beaucoup de regards en Suisse seront tournés vers Delémont, le 18 octobre prochain. Et pas seulement parce que ce jour-là, le Jura sera le premier canton, avec l'Argovie, à organiser des élections cantonales depuis l’éclatement de la crise du Covid-19. Le scrutin comporte plusieurs enjeux importants, dont celui de savoir si le PDC parviendra à regagner son deuxième siège au gouvernement, perdu lors de la partielle de mars dernier. Le score du Parti démocrate-chrétien dans l’un de ses fiefs historiques donnera le ton pour les autres cantons catholiques romands, Valais et Fribourg, qui renouvelleront leurs autorités cantonales en 2021.

Le PDC resserre les rangs

«Regagner ce deuxième siège est essentiel, assure Gauthier Corbat, secrétaire générale du PDC. On ne peut pas se permettre de passer une législature entière avec un seul ministre.» C’est peu dire que la composition actuelle du gouvernement (2 PS, 1 PDC, 1 PLR et 1 PCSI) est un affront pour le parti des Pères fondateurs du canton, qui avait toujours eu deux voire trois élus. La formation a donc resserré les rangs. Pour la première fois de son histoire, le PDC du Jura ne présentera «que» deux candidats, dans le but avoué de ne pas disperser les voix. Au côté du ministre sortant, le Delémontais Martial Courtet, actuel président du collège, le parti lance Stéphane Babey, maire du village d’Alle et président du syndicat intercommunal du district de Porrentruy. Un choix stratégique quand on sait que le PDC fait traditionnellement 50% de ses suffrages en Ajoie.

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Mais «la période où le PDC avait plusieurs sièges de droit divin est révolue», selon l’expression de Jämes Frein, président du Parti socialiste, aujourd’hui première formation du gouvernement. Le petit dernier des cantons suisses s’est en effet «normalisé», à témoin la poussée de l’UDC en 2015 ou la présence cette année des Vert’libéraux. De plus, le PDC sort affaibli d’une longue période de querelles internes, qui ont notamment conduit au départ de deux anciens ministres, Pierre Kohler et Philippe Receveur. «On ne peut pas nier ces divisions, relève Gauthier Corbat. Mais, vu l’affluence à notre congrès et la force de nos listes pour le parlement, je peux assurer que le PDC n’est pas mort dans le Jura!»

Sortants renforcés par la crise

Rien ne sera pourtant simple. Salués pour leur gestion de la pandémie (le Jura a souvent pris les mesures de protection avant la Confédération), les cinq membres du gouvernement sortent renforcés de la crise, en particulier le PLR Jacques Gerber, très médiatisé de par sa double casquette de chef de la Santé et de l’Economie. Les deux socialistes, Nathalie Barthoulot et la nouvelle venue Rosalie Beuret Siess, semblent également portées par l’élan de la partielle de ce printemps.

Enfin l’élu du plus petit parti gouvernemental, le chrétien-social indépendant David Eray (3e en 2015) est plus solide que ne laisse croire son statut de victime désignée. «Je ne pense pas que notre ministre soit plus en danger qu’un autre, confirme Thomas Schaffter, président du PCSI. Il a un vrai bilan, avec des décisions courageuses dans des dossiers aussi complexes que CarPostal ou la géothermie.» De plus, en cas de non-réélection de David Eray, le district des Franches-Montagnes ne serait pas représenté à l’exécutif cantonal pour la première fois depuis l’entrée en souveraineté. Une question régionale qui risque de peser à l’heure où certains craignent le futur renforcement du sud du canton avec l’arrivée de Moutier.

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Il serait cependant réducteur de résumer les élections jurassiennes à la question du PDC. Le score des Verts sera tout aussi observé. Le parti compte seulement quatre députés. Mais, poussés par l’urgence climatique, les écologistes sont devenus le 3e parti jurassien aux élections fédérales de 2019 avec plus de 12% des voix. Un succès qui les a d’ailleurs obligés à se restructurer en ce début d’année et à consolider leur bureau. Aujourd’hui, ils affichent leurs ambitions. «L’objectif est de doubler notre députation», confirme Céline Robert-Charrue, coprésidente du parti et candidate au gouvernement.

Les Verts s’engagent

C’est d’ailleurs aux Verts que l’on doit le premier fait de campagne. Ils ont récemment pris position en faveur du projet de géothermie profonde à Haute-Sorne (commune à l’ouest de Delémont), que le gouvernement jurassien avait annoncé en avril vouloir abandonner, faute de soutien populaire. En remettant à l’agenda ce sujet émotionnel et clivant, les Verts ont pris de court les autres formations politiques qui, très divisées sur le dossier, auraient préféré le reprendre après les élections. Céline Robert-Charrue se défend d’avoir voulu faire un coup politique: «Il est important, dans le cadre d’une élection, de réfléchir à notre avenir énergétique. Il n’y a pas eu de véritable débat sur la géothermie, car on a jusqu’ici surtout entendu les opposants. Or, on ne peut pas vouloir réduire notre dépendance au nucléaire et aux énergies fossiles, et balayer comme ça cette nouvelle technologie.»

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Un autre thème risque fort de monter durant la campagne, celui des conséquences sociales et économiques du Covid-19 dans ce canton déjà marqué par les restrictions budgétaires et dont le tissu industriel est formé de nombreux sous-traitants. «Il faut que ce sujet soit sur la table, insiste Jämes Frein. Il est essentiel. Je crois que les gens ne se rendent pas encore compte de toutes les implications de la pandémie.» Une crise sanitaire qui chamboule également profondément la campagne électorale, dont les habituels grands rendez-vous populaires, tels le Marché-Concours ou la Braderie de Porrentruy, ont dû être annulés. «Il est difficile d’imaginer aller vers les citoyens au marché ou organiser des soirées de présentation des candidats», s’interroge encore le président du PS jurassien, espérant, qu’au moins, cette distanciation sociale amènera peut-être à se concentrer davantage sur les idées et moins sur le serrage de main.