L'anecdote est rapportée par François Lachat qui en frissonne: «Je mangeais chez des amis. J'ai demandé à leurs enfants de 12 et 14 ans ce qu'évoque pour eux Roland Béguelin. Ça ne leur dit rien.» Moteur de la lutte séparatiste jurassienne de 1947 à la création du canton en 1979, Roland Béguelin, décédé le 13 septembre 1993 à l'âge de 72 ans – il y a tout juste dix ans – occupe une place contrastée dans la mémoire collective jurassienne. «La faculté d'oubli est effroyable», constate le compagnon de lutte devenu dirigeant, François Lachat.

Si les jeunes Jurassiens ne connaissent pas ou mal Roland Béguelin, c'est peut-être aussi parce que leurs aînés «ne font pas beaucoup d'efforts pour le faire entrer dans l'histoire», constate Pierre-André Comte, successeur de Roland Béguelin au poste de secrétaire du Mouvement autonomiste jurassien (MAJ). Et de relever que «les autorités jurassiennes nourrissent toujours un complexe face à Béguelin», que «l'histoire jurassienne récente est trop peu présente à l'école», et de regretter qu'«il n'existe pas de biographie de référence consacrée au personnage». Le MAJ entend y remédier.

Si la mémoire du père du Jura semble avoir été enfouie dans sa tombe en 1993, c'est peut-être aussi parce qu'il a légué un héritage diversement apprécié. Il laisse l'image d'un homme qui, au nom de la défense intransigeante de la langue française, n'a eu qu'un projet: affranchir des griffes germanophones bernoises la minorité francophone jurassienne. Enfant de Tramelan, il avait mal vécu la germanisation administrative du village voisin de Mont-Tramelan en 1945. Il était intimement convaincu que le pays jurassien et romand serait inexorablement victime de l'hégémonie alémanique. Il était de son devoir de s'y opposer. Il en fit sa lutte.

Austère fils d'horloger protestant, décrit comme «visionnaire doté d'une très grande intelligence, d'une énorme capacité de travail et d'un sens stratégique aigu», selon le politologue et conseiller national Jean-Claude Rennwald, Roland Béguelin a conduit la lutte séparatiste de 1947 à 1974. «Il n'était pas seul, mais a joué un rôle décisif, parfaitement complémentaire à celui tenu par l'autre père du Jura, Roger Schaffter le Bourguignon» (décédé en 1998, ndlr), poursuit Jean-Claude Rennwald. Il a ensuite marqué de son empreinte la Constitution du canton du Jura. Tout ce que Roland Béguelin a réalisé jusqu'en 1979 est unanimement salué, jusqu'à son intransigeance et ses excès, «nécessaires et indispensables pour faire bouger la Suisse», note Jean-Claude Rennwald.

Ses positions à partir de 1980 suscitent des appréciations divergentes et moins favorables. Ne déviant pas de la ligne adoptée depuis 1947, consistant à harceler le pouvoir bernois, à dénoncer l'immobilisme d'une Suisse qu'il qualifiait de «résidu du Moyen Age, construction artificielle, relique à la dérive», il exige que le Jura devenu canton soit un «Etat de combat» et parte à la conquête des districts jurassiens du Sud qui avaient choisi de rester bernois. «Béguelin s'est fourvoyé en imaginant que le canton du Jura serait un Etat de combat», constate Pierre-André Comte, qui regrette le rejet d'une telle option. «A la différence de Roger Schaffter, qui a adopté la règle de plomb et su s'adapter aux circonstances du moment, Roland Béguelin était la règle d'acier, affirme François Lachat. Il a privilégié la guerre des tranchées avec Berne et les antiséparatistes du Jura-Sud. Plutôt que de tenter de les séduire, il les rudoyait. Personne ne peut décréter la réunification contre l'avis de la majorité concernée.» Le gouvernement jurassien a préféré le dialogue et la réconciliation. Les rapports entre le secrétaire du mouvement séparatiste, retranché dans ses bureaux du «Jura libre», et les autorités jurassiennes se sont alors détériorés, allant jusqu'à la rupture. Le tenace et exceptionnel Roland Béguelin, salué comme tel en 1974, devient un chef de lutte intraitable et tyrannique.

L'image écornée est encore ternie par une accusation injuste, celle d'avoir scellé la déchirure du Jura. Pas tant en raison des effets du plébiscite de 1974 – Béguelin était prêt à proposer le boycott du scrutin qui ne pouvait que déboucher sur l'éclatement du Jura et exiger un autre processus qui réglerait le sort de l'ensemble du Jura –, mais en raison de son verbe outrancier à l'égard des Jurassiens bernois, qui ont eu beau jeu de diaboliser le Jura de Béguelin.

Dans la même logique de sauvegarde de la langue française, Roland Béguelin s'est taillé une réputation décriée de nationaliste français. «Il admirait la France des Lumières, celle de Descartes», explique François Lachat. «Il y a le bon et le mauvais nationaliste, poursuit Pierre-André Comte. Roland Béguelin a toujours été un homme d'ouverture, proeuropéen avant l'heure et tolérant. Il considérait que son peuple avait le droit de se réclamer de la culture française.» Roland Béguelin a proposé que le Jura, et avec lui la Suisse romande, soit rattaché à la France. «Oui, il menait une lutte ethnique, culturelle et linguistique, mais la menace de rattachement à la France n'était qu'une provocation pour faire bouger la Suisse, alémanique en particulier», commente François Lachat. «Son amour immodéré de la francité lui a permis de compter sur un allié de poids dans le combat jurassien: la France. On voit là son sens stratégique aigu», souligne Pierre-André Comte.

L'adulation de la France doublée d'une aversion excessive de la Suisse dominée par les Alémaniques a généré incompréhensions et critiques. Projetée au travers du filtre Béguelin, l'image d'un Jura hostile à la Suisse pèse encore. L'héritage devient fardeau. Mais Roland Béguelin peut compter sur de bons défenseurs: François Lachat estime qu'on «repère aussi les Jurassiens au travers de leur amour de la langue française, ce qu'on doit à Roland Béguelin et c'est très positif». Jean-Claude Rennwald salue un personnage déterminé, qui «a dirigé un mouvement politique qui a atteint son but, ce qui est très rare».