«A l'époque, j'étais un personnage bien pensant du village, costard-cravate, conseiller communal, exploitant une librairie qui marchait bien. Mais les événements, de 68 en particulier, ont tout remis en question. J'ai tout rompu d'un coup, pris mes chiens et suis parti vivre seul.» Maurice Jobin, 66 ans aujourd'hui, résume ainsi la rupture brutale opérée dans sa vie, une vie conventionnelle, jugée trop trépidante. Dans les années septante, il a choisi la liberté, la nature et la compagnie des huskies dans sa maison de Jolimont, perchée sur les hauts de Saignelégier. «Cette liberté m'a coûté cher. Je n'avais plus de revenu, je vivais modestement, mais libre comme le vent. Je ne regrette rien.»

Devenu ermite, «Frisé», comme tout le monde l'appelle dans les Franches-Montagnes, n'a pas pour autant coupé les ponts avec ses amis. En particulier ceux de la Société de développement et d'embellissement de Saignelégier, «la plus vieille société de la région, créée en 1883», qu'il a relancée en 1962. «On était sollicité pour organiser toutes sortes de manifestations, de sports motorisés par exemple. Ce n'est pas mon truc. Je préfère ce qui est en harmonie avec notre paysage.»

L'idée de faire courir des chiens de traîneau fait alors son chemin. La première épreuve est organisée en 1972. «En 1974, pour me remercier, on m'a offert un magnifique chiot nordique. J'ai acheté une chienne et commencé à faire de l'élevage.» C'est alors que Maurice Jobin devient un Indien solitaire. «J'ai trouvé un équilibre, le bonheur de se lever sans réveille-matin, de scruter la ligne d'horizon, de deviner le temps qu'il fera.» Ses journées sont occupées à entretenir sa maison et à s'occuper de ses animaux. De lui aussi. «Je cuisine tous les jours, de bons petits plats. Je me fais une jolie table, avec serviette, nappe et bougies. Je prends le temps de faire les choses.» Il consacre quatre heures quotidiennes à ses huskies. En 25 ans, à raison de meutes de dix à vingt-cinq individus, il en a élevé plus de 300. «Les chiens ont changé ma vie. Ils m'ont donné l'occasion de rencontrer des gens extraordinaires: Haroun Tazieff, José Giovanni, Paul-Emile Victor, qui m'a appris le «pourquoi pas». Il me disait: «Quand les gens ont des idées folles, ils s'empressent de les chasser. Toi, note-les sur un carnet. Puis ressors-les. Si tu ne trouves pas d'objection fondamentale, réalise-les.» Ça m'a conforté dans mon envie de relever des défis.»

Maurice Jobin joue aussi la provocation. Avant les courses de chiens, toujours avec sa Société d'embellissement, il décide de faire célébrer le 1er Août. Au plus fort de combats vitaux qu'il mène lui aussi: la lutte des Francs-Montagnards contre le projet de place d'armes et la quête d'autonomie du Jura. «Le 1er Août, c'était pure provocation. On choisissait des orateurs contestataires. On n'avait pas de drapeau suisse, mais des étendards européen, jurassien et franc-montagnard.» Les yeux jusque-là plissés de Maurice Jobin, perdus au milieu de son visage buriné, s'écarquillent. «Frisé» le modeste, l'aventurier aux bacchantes gauloises, viscéralement attaché à sa terre, indomptable comme ses chiens, laisse poindre une once de fierté. On la perçoit aussi quand il parle de sa course de chiens avec ses amis les mushers.

Depuis 1972, il leur donne rendez-vous en janvier. Pour une grand-messe de l'amitié et du plaisir. Sauf quand il faut annuler la course, faute d'une neige que personne ne peut garantir dans les Franches-Montagnes. Il y eut même trois annulations consécutives, voici une dizaine d'années. Mais tout le monde est revenu l'année suivante. «C'est une manifestation à risque, c'est aussi ce qui fait son succès quand elle a lieu. Nous versons alors le bénéfice dans un fonds de réserve, qui couvre les pertes lorsqu'il faut annuler. On fait alors une bonne java et on recommence l'année suivante.»

L'esprit du pays

Ce week-end, Maurice Jobin est d'autant plus heureux qu'il enregistre une participation record: 140 attelages, plus de 700 chiens, des mushers venus de tout le continent, qui tous lui disent que «c'est la plus belle course d'Europe». La neige et le froid sibérien offrent des conditions idéales. Dix à 20 000 personnes sont attendues. «Frisé» sera une fois encore speaker, sa dernière fonction officielle depuis qu'il a cédé la présidence à ses fils spirituels. «Il en a fallu trois pour me remplacer», lance-t-il avec humour.

Maurice Jobin est aussi derrière une autre manifestation qui fait la renommée des Franches-Montagnes: la fête de la montgolfière en octobre. «Les chiens, les montgolfières, les chevaux au Marché-Concours, tout cela est dans l'esprit du pays. Sans nuisance. Ça donne une bonne image et un gros impact touristique.»

«Maurice Jobin, un doux dingue doté d'une redoutable efficacité», comme le décrit François Nesi, l'un des coprésidents de la course. Il résume la dualité d'un homme, tantôt «dictateur», comme «Frisé» se définit lui-même, à la tête de ses équipes organisatrices de manifestations, tantôt éperdu de liberté. Il lâche encore cette formule: «Les sapins, c'est superbe, ça vous remet à la verticale. Mais de temps en temps, il faut être fantaisiste, carrément tordu.»